La genèse de l'album
L’aventure commence en novembre 2022. Louis-Antoine Dujardin, mon éditeur chez Delcourt BD, me propose un déjeuner avec José-Louis Bocquet sans m’en dire davantage. Je connais José-Louis du temps de Métal Hurlant, première période, au début des années 80. Il oeuvrait comme jeune attaché de presse et commettait ses premiers scénarios. Il a ensuite travaillé à la télévision dans une émission où il animait une chronique artistique, à laquelle il m’a invité quelquefois. Puis on s’est perdus de vu dans les méandres de nos vies bien remplies.

La perspective de ce déjeuner me mettait en joie. Je gardais un bon souvenir de José-Louis en tant que personne et j’appréciais son travail de scénariste de BD, notamment avec Catel. Je n’ai pas pensé sur le moment que ce rendez-vous pouvait être une réunion de travail. Il est bon d’être naïf quelquefois, une bonne surprise n’en est que meilleure.
Passée l’effusion des retrouvailles et l’évocation de vieux souvenirs et de nos activités respectives, José-Louis m’annonce qu’il a un scénario en tête pour lequel je serai le dessinateur idéal. Fourchette et couteau m’en tombent des mains. Je ne sais pas quel en est le sujet mais je suis partant. C’est une idée qu’il rumine depuis bien 20 ans. Lors d’une précédente rencontre avec Louis-Antoine, ce dernier lui a parlé de moi. Mon nom a fait tilt, à ce qu’il me dit. Il souhaite raconter la naissance du dadaïsme. Or qui de mieux qu’un ex-punk pour mettre en scène la genèse d’un mouvement artistique décapant qui va révolutionner les arts ? Dada, surréalisme, zazous, situationnistes, punks, la filiation est grosse comme un fil rouge.
Autour de la table, on s’emballe. L’histoire est tellement riche qu’on pourrait en faire une série : Dada à Zurich, Dada à Berlin, Dada à Paris, Dada à New York, etc. Mais José-Louis veut s’en tenir au Cabaret Voltaire et à ceux qui l’ont créé. L’histoire de ces quatre mois de 1916 qui ont fait exploser les totems et les tabous des arts classiques, mêlant toutes les formes d’expression en un truculent feu d’artifices de subversion, dans une Europe déchirée par la violence d’une guerre absurde.
J’ai tout de suite vu comment raconter cela. J’ai eu la vision immédiate de la mise en page et des couleurs, du traitement des personnages. On pouvait s’y mettre immédiatement ! Il ne restait qu’à écrire le scénario, faire des recherches iconographiques, des repérages à Zurich et trouver le temps. Rien que ça. J’étais en tournée avec l’album Scherzando, sorti quelques mois auparavant. José-Louis avait une ou deux histoires à terminer. Cela nous occupa une année. J’ai honoré mes derniers engagements musicaux et j’ai enfin pu me consacrer pleinement au Cabaret Voltaire. La réalisation m’a pris deux années bien pleines, avec une montée en intensité dans les six derniers mois, comme souvent. Des pages qui se rajoutent dans le scénario, une deadline avancée et le temps de travail qui se rallonge de l’aube à la nuit tombée.
Mais quel bonheur d’avoir passé autant de mois avec Hugo Ball, Emmy Hennings, Hans Arp, Richard Huelsenbeck, Tristan Tzara, Marcel Janco, Sophie Taeuber, Maya Chrusecz et bien d’autres personnages ! Quel bonheur de raconter leurs histoires et leur histoire ! De s’attarder sur l’humain là où les livres d’art ne délivre qu’un compte-rendu factuel. Ce Cabaret Voltaire est unique car il n’existe aucun ouvrage consacré essentiellement à cet épisode pourtant fondamental de l’art contemporain. Dis comme ça, ça peut paraître pontifiant, mais c’est ne pas connaître les olibrius qui l’ont provoqué. C’est notre but, à José-Louis Bocquet et moi-même, de vous y embarquer.
BIENVENUE AU CABARET VOLTAIRE !

