Johnny 60’s
Un soir, à la Cité de la Musique de Paris, où je venais écouter un hommage à Pierre Boulez, un gaillard chevelu et barbu, arborant un T-shirt de heavy metal, s’approche de moi et me lance rigolard : « C’est pas parce qu’on apprécie Boulez, qu’on n’aime pas Starshooter ! » C’est bien dit. Et c’est pas parce que mon groupe préféré du moment est l’Ensemble Intercontemporain que je vais renier ce que Johnny m’a apporté.

Tout commence par une invitation à participer à une émission de télé qui aura pour thème les stars et l’armée. On souhaiterait que je parle d’Elvis et de son séjour sous les drapeaux. Comme il sera aussi question de Johnny Hallyday troufion, on me demande de dire quelques mots aussi à son sujet. Je suis consciencieux. Afin de bien préparer mon intervention, je réchauffe mes souvenirs en écoutant ses disques de l’époque, essentiellement les live afin de distinguer comment il se comporte sur scène avant et après son service militaire.
Non seulement mes souvenirs s’enflamment, mais ce que j’entends me plaît au plus haut degré. Je m’efforce de ne pas prêter attention aux paroles qui sont souvent pas très malignes. Je me concentre sur son interprétation et les orchestrations. C’est la claque ! Surtout après son retour de l’armée. Il est enragé. Il se frotte au rythm’n’blues et ça lui va comme un gant de boxe. Dans la foulée, j’enquille les albums en public. Olympia 67, Palais de Sports 67, Palais de Sports 69 avec Jean-Claude Vannier aux arrangements, Palais de Sports 71 avec Polnareff au piano, Palais d’Hiver 73 où c’est l’émeute dans la salle de bout en bout. Son groupe des 60’s, les Blackburds, assure comme des bêtes, ils groovent méchant et les cuivres sont dignes de Wilson Pickett.
Je me dis alors que si je l’avais vu sur scène à cette période, je ne m’en serai jamais remis. On peut dégotter sur Youtube des images de ces concerts. Johnny a une présence phénoménale, il est totalement habité.
Dans ces années-là, Johnny était incontournable pour les teenagers qui découvraient le rock. J’en étais. On s’initiait à cette musique à travers ses chansons, souvent des reprises en français de tubes anglo-saxons. Les textes, même maladroits, tapaient juste, ils nous parlaient. Johnny chantait avec une telle conviction que tout passait.
J’ai délaissé Johnny durant les 70’s. Le rock anglo-saxon a pris sa place sur mon tourne-disque. Dans le même temps, son omniprésence médiatique me saoulait. Il devenait pour moi le show-biz incarné et ses spectacles gagnaient en gonflette ce qu’ils perdaient en nerfs.
De le redécouvrir dans sa course ascendante vers la perfection, défricheur musicien en quête d’un nouveau souffle, bête de scène sidérante, m’a fait oublier l’image de bronze qu’une postérité vert-de-gris entretient. M’a rappeler que, jusqu’à mes quatorze ans sonnants, il fut mon prof de rock attitré. C’est bon que le hasard m’ait permis de rouvrir les archives de cette époque et de rectifier les raccourcis de la mémoire. Johnny 60’s forever ! Et Pierre Bleuse* aussi.
*directeur de l’Ensemble Intercontemporain

