 |
|
|
 |
Mercredi 6 mai 2009
Rendez-vous matinal à 9h au métro Konstanzer Strasse, devant la station-service. On dirait un rendez-vous d’espions. Katrin Schielke de la Fondation Genshagen passe me prendre en auto et m’emmène à l’université de Potsdam.
Le temps hésite entre une pluviosité sournoise et des rafales de vent hargneuses. Durant le voyage, nous parlons de la manière d’aborder la rencontre et les lectures. Nous en venons à évoquer mon allemand que j’ai laissé s’enfuir lors de mes années au lycée. J’ai été confronté à un professeur vieille école qui m’en a dégoûté alors que je venais volontiers passer mes vacances de l’autre côté du Rhin ; plus pour la blondeur des filles assortie à la bière que par attrait pour le berceau de Schopenhauer, soyons honnête.
L’université ressemble à beaucoup d’universités de par le monde qui, elles-mêmes, ressemblent aux établissements et entreprises où se retrouvera un jour à travailler la population estudiantine. Nous faisons connaissance avec Claudia Nickel, une femme menue qui me fait plus penser à une mésange qu’à une enseignante. Nous échangeons quelques mots sur la façon d’aborder la rencontre avant de nous rendre au foyer, petite pièce chaleureuse, remplie de souriantes jeunes filles, où nous attend une collation avant notre entrée dans l’arène.
Je cache au mieux mon appréhension derrière une bonhomie de façade. Pourtant j’ai déjà participé à des rencontres de ce genre en France. La curiosité et la flatterie poussent à les accepter, mais, une fois sur place, le scepticisme m’envahit et une question défile en boucle en sous-titre durant les présentations : « Qu’est-ce que je fous là ? » Il faut savoir que je ne suis jamais allé plus loin que le Bac et que je me sens plutôt comme un usurpateur, là où d’autres, dans mon cas, ricaneraient de leur forfaiture. Dans ces circonstances, l’autodidacte que je suis, regrettera toujours d’avoir privilégié les scènes électriques à l’étude des Lettres et des Beaux Arts.
Trop tard, impossible de se désister maintenant. Une fausse alerte à la bombe, peut-être ? Et si personne ne venait, si la salle était vide ?
Quelques étudiants épars occupent l’amphithéâtre à notre arrivée. La salle peut contenir une centaine de personnes. Je commence à me faire à l’idée que je vais m’adresser à des sièges vides, mais ils finissent progressivement par tous être occupés. Comme cela prend du temps et pour me donner contenance, je sors des affaires de mon sac que je pose ici, non, plutôt là, non, là ou bien là… Je déplace la petite tribune à roulettes afin qu’elle ne soit pas trop près des premiers rangs ; je souris comme si tout cela m’était naturel.
On me présente Viola Hamann, une jeune fille qui prépare un livre sur les impressions des artistes français à Berlin. Elle vient étudier mon cas.
Lorsque la salle est enfin remplie, Claudia fait un petit speech. Puis c’est au tour de Katrin. En allemand, bien entendu. Je comprends quelque peu car je sais de quoi il est question. Elle conclut en lisant la quatrième de couverture de VIBRATO en guise de préambule. Ensuite c’est mon tour de venir lire un premier extrait de mon livre en français. Est-ce à cause du micro, l’illusion d’être sur scène, mais finalement je me sens bien et prend plaisir à l’exercice. Katrin enchaîne avec la traduction. Nous récitons ainsi, plusieurs passages du roman. Les étudiants font claquer poliment leurs tablettes pour applaudir à chaque fin de lecture. Je ne peux m’empêcher de remarquer les jolies filles qui sourient, celles qui s’ennuient et les garçons affichant comme toujours une morgue distraite.
... J’hésite à provoquer des réactions, à faire l’animateur, à sortir des bons mots. Je connais bien l’hâbleur qui se tapit au fond de moi et qui, par des boutades, peut se mettre un auditoire en poche. Je ne suis pas en campagne pour me faire élire et quand bien même. La séduction doit être intrinsèque à ce que l’on fait et non pas dans notre manière de le vendre.
... Nous évoquons ma façon de travailler, mon choix entre les différents moyens d’expression, la place de la musique dans le monde d’aujourd’hui. Elle qui fut le pilier fédérateur de plusieurs générations tend à ne devenir qu’un élément esthétique, un parfum sonore, qui se rajoute au look que l’on se donne. De plus le baladeur et le casque assortis jouent plus un rôle d’isolation que de communion. Je cite une phrase de Karl Marx que j’ai en tête depuis le collège, tellement elle m’a marqué : « La société qui décidera de la mort de l’Art sera celle qui l’assumera au point de le rendre quotidien. » Attention ! Ne pas se méprendre. Ne pas confondre quotidien et démocratisation. La citation ne remet pas en cause l’accès à l’Art pour tous ; elle pointe le doigt sur la valeur qu’on lui donne lorsque Picasso devient une automobile, Chostakovitch, une musique de pub pour des assurances ou John Lennon, un modèle de lunettes.
Il reste dix minutes avant la fin de la rencontre. Il est temps de pousser la chansonnette. Je chante COMME GEORGE BAILEY et MON ÉTUDIANTE. Applaudissements de tablettes.
Puis Katrin, Claudia, Viola et moi-même allons déjeuner au resto U. Durant notre conversation, je suis content d’apprendre que de plus en plus d’étudiants s’inscrivent en fac de lettres. Le pragmatisme est une prison, l’humanité est faite pour s’évader.
Vendredi 8 mai 2009
Je prends possession de mon territoire, rue après rue, jour après jour, déjà agacé d’avoir à passer du temps sur Internet à répondre aux appels de lointaines affaires en cours. C’est le travers de la Toile qui se révèle vite être arachnéenne au sens carcéral du terme. Si, comme je l’ai pensé plus haut, l’humanité est faite pour s’évader, elle a inventé là son geôlier universel.
Dimanche 10 mai 2009
... Je sors visiter le cosmopolite Görlitzer Park que je vois de ma fenêtre et que je n’ai pas encore foulé. Berlin est parsemé d’espaces verts où les gens viennent se promener, ne rien faire ou bien jouir à leur convenance du lieu. Par exemple, hier, dans le Tiergarten, sur la pelouse qui longe la Fasanerie Allee entre le Neuer See et l’ange de Siegessäule, des nudistes profitaient du beau soleil de mai sous les yeux d’innombrables touristes étrangers légèrement décontenancés.
Rien de tel dans Görlitzer Park ou alors ils sont bien cachés. C’est dimanche, les familles turques font des barbecues, la population de Kreuzberg lézardent au soleil, joue de la guitare, au frisbee, discute sur les bancs, dans l’herbe, sur les ruines de l’ancienne gare, les amoureux sont discrets, les enfants sont des enfants, deux équipes d’amateurs s’affrontent sans prétention sur un terrain de foot.
Je vais à Treptower Park voir le monument aux morts soviétique.
Lors d’un précédent séjour berlinois, je partageais un appartement avec une jeune Allemande et une étudiante québécoise. Cette dernière m’avait prêté OMBRES BERLINOISES d’Emmanuel Terray, livre qu’elle adorait. J’en entamais la lecture immédiatement et je fus moi aussi séduit par cette visite inédite de la ville. Chaque chapitre est une étape historique de Berlin. Ce livre est dans mes bagages car je tenais à me rendre sur certains lieux décrits pas l’auteur...
Le mémorial est gigantesque, impressionnant jusqu’à l’absurde. Je regarde les rares visiteurs du site. Il y a des badauds, un peu là par hasard, un peu là faute de mieux ; aussi des personnes d’un certain âge qui se prennent en photo sans sourire devant le monument. D’où viennent-ils ? Allemands ? Russes ? Nostalgiques ? À la lumière d’aujourd’hui, aucune des deux armées auxquelles ces vieux messieurs ont peut-être appartenu n’a bonne presse. Donner sa jeunesse à des idéaux assassins doit laisser un drôle de goût. On pleure les morts doublement..
Lundi 11 mai 2009
Toujours sur les traces d’Emmanuel Terray, je pars à Lichtenberg, sur la Frankfurter Allee où se situent les bâtiments qui abritaient le siège de la Stasi. La Deutsche Bahn occupe désormais une grande partie de l’énorme pâté d’immeubles absolument insipides où, durant des années, des milliers de fonctionnaires zélés ont fiché et harcelé leurs compatriotes pour la bonne marche du Parti.
Je ne trouve pas l’entrée du musée sur la Normannenstrasse, juste une plaque commémorative. Déçu, je retourne à Kreuzberg sous une pluie intermittente.
Aux beaux jours éclosent à Berlin ce que l’on appelle ici les Freiluft Kinos, qui ne sont pas des fleurs mais des cinémas en plein air. Kreuzberg a le sien, dissimulé dans un petit parc qui pourrait passer pour une immense cour d’immeuble. Ce soir, on y projette BE HAPPY de Mike Leigh. Je me fais une joie de voir ce film, mais lorsque j’arrive, je découvre que je suis le seul spectateur potentiel à se présenter. « Le premier », corrige le jeune homme au guichet. La séance débute dans 15 minutes, rien ne bouge alentour. 15 minutes plus tard, la situation est identique. J’abandonne lâchement le guichetier, malgré son offre de ristourne d’un Euro et d’un billet gratuit pour un prochain film. Je ne me sens pas de voir BE HAPPY seul dans ce carré de nuit, sur un immense écran, au milieu de sièges en plastique vides.
Je vais zoner sur Oranien Strasse où je m’offre une bière au Lucia sur Oranien Strasse, bar à la mode où l’on s’avachit sur des sièges fatigués, chinés au marché aux puces, entre des murs à vif. La salle est archi-bondée. Les plus audacieux peuvent s’installer sur la mezzanine du fond, où l’on accède par une petite échelle amovible. La population est jeune et blanche. Une grande femme qui pourrait être belle se saoule dignement au bar. On fume beaucoup en terrasse et aucune cloison ne la sépare de la salle. À Berlin, on recommence tranquillement à fumer dans les lieux publics.
Mardi 12 mai 2009
 |
 |
Je ne peux pas croire que le musée de la Stasi n’existe plus. Mes amis berlinois ne savent pas me renseigner. Aucun n’y a mis les pieds, certains en ignorent l’existence. Il n’est pas non plus mis en avant dans les guides touristiques.
Je me rends à nouveau dans la Normannenstrasse et, cette fois, je trouve l’entrée située dans la cour entourée d’immeubles, sans aucune indication fléchée pour y accéder.
La visite se fait sur trois étages. Dans le hall d’entrée est exposée une petite camionnette ravissante, un genre de camping-car des années 60, avec un rideau en dentelles sur la vitre de la portière latérale. Comme la portière est ouverte et, grâce à un miroir habilement placé, on découvre alors que l’intérieur est un fourgon cellulaire peint en gris, comprenant cinq cellules d’un demi-mètre carré de surface chacune. Le véhicule servait à enlever et transporter discrètement les récalcitrants au régime.
Les pièces et les vitrines du musée sont remplies de gadgets plus ou moins sophistiqués du même acabit : cravate-micro, appareil photo dissimulé dans des vestes avec bouton servant d’objectif, livre émetteur, fausse bûche caméra... Beaucoup de panneaux écrits, généreusement illustrés, racontent dans le détail les principaux faits de la Stasi et de ses opposants. Malheureusement tout est en allemand uniquement.
Le clou de la visite est l’étage d’Erich Mielke, l’ancien chef de la Sécurité. C’est une longue suite de bureaux et de salons, comprenant aussi une partie privée avec chambre, cuisine et cabinet de toilette. Tout est entretenu tel quel. On déambule dans un décor froid, oppressant et impersonnel, sans faste aucun, chichement décoré, mais avec mauvais goût, d’ornements à la gloire du Parti. Bustes, tapis, portraits, tout est marxiste-léniniste. J’essaie d’imaginer si telle chaise ou telle console feraient chic ou sourire dans ma maison, mais rien n’y fait. Peut-être cette carpette murale rouge à l’effigie de Lénine...
C’est absolument fascinant de voir à quel point le réalisme-socialisme soviétique fuyait la jouissance des sens et l’exubérance artistique. Pour ses représentants les plus stricts, le papier millimétré devait être l’ultime aboutissement pictural.
J’ai du temps pour passer à la librairie Zadig, sur la Linienstrasse, dire bonjour à Patrick Suel. Zadig est LA librairie française de Berlin. Corinne Douarre me l’avait faite découvrir deux ans auparavant. J’avais rencontré Patrick avec qui j’avais pas mal parlé de musique. Je le retrouve avec plaisir dans ses murs. Nous conversons de choses et d’autres entre la pièce du fond où ne sont présentés que des livres roses, thème de l’exposition du moment, et le trottoir ensoleillé. J’en profite pour acheter HERR LEHMANN, le roman de Sven Regener, chanteur du groupe Element of Crime. Il vient d’être traduit en français. Son histoire se déroule à Kreuzberg en 1989. Le livre a eu un grand succès en Allemagne et a même été porté au cinéma.
Je quitte Zadig pour faire mon courrier à l’Ambulance Café, situé tout près, sur la Oranienburgerstrasse, à côté de Tacheles, le squatt le plus fréquenté du monde.
Mercredi 13 mai 2009
Journée studieuse. Dîner au Zsotsch dans Mitte avec Patrick Suel. C’est la saison des asperges, il y en partout, sur toutes les cartes de restaurant. Au Zsotsch, ils les servent avec beaucoup de retard, mais chaudes.
Jeudi 14 mai 2009
Rendez-vous à 12h30 sur Hasenheide Strasse dans un resto vietnamien avec Katrin Schielke et Markus Mueller pour le projet d’exposition commune. Markus est jeune, blond et très discret. Il fait des études de photographie.
Il est en train de faire des portraits couleurs, très simples, de gens habitant à proximité du no man’s land laissé par l’ancien Mur - Berlin fête cette année les vingt ans de sa chute. Il leur pose à tous la même question : qu’est-ce qui a changé pour vous ces vingt dernières années ? Ils doivent répondre en une phrase. Cette phrase accompagnera chaque portrait. Mon rôle dans ce projet reste encore à définir. On pense qu’il serait bien que je brode autour de chacune de ses personnes, sur ce que je ressens en les voyant et dans ce qu’ils disent. Cette idée me plait, je la trouve poétique...
Vendredi 15 mai 2009
Marc Haussmann m’invite ce soir à une soirée VIP au Puro dans Charlottenburg pour le lancement de Léandra Gamine, jeune chanteuse de 14 ans qui, dixit la présentatrice, rendait tantôt un devoir de latin avant de venir vendre son talent pubère. Elle est formidable, on l’applaudit. Marc connaît le producteur qui a beaucoup d’argent et qui joue l’épate avec les maisons de disques en les conviant à ce show-case avec open-bar. J’y retrouve Corinne Douarre et Boris Steinberg, chanteur berlinois qui a adapté JE SUIS UN KILOMÈTRE en allemand pour son tour de chant...
La boîte est au 20e étage d’un immeuble sur la Tauentzienstrasse, à deux pas de l’Église du Souvenir et domine Berlin que l’on peut admirer by night de tous côtés par les baies vitrées.
La jeune Léandra se débrouille pas mal et nous offre une poignée de chansons dans un style convenu mais cohérent avec l’ambiance. La boîte est bondée. Passés certains détails capillaires et vestimentaires, les spécimens du show-business allemand se comportent comme leurs homologues français. Ils mesurent toutefois vingt bons centimètres de plus, ce qui ne me facilite guère la vision de la scène. Notre petite bande s’amuse joyeusement et je resterai bien un peu pour danser encore sur de la musique bête, mais l’open-bar est fermé et une clientèle nouvelle débarque. La fête à Léandra Gamine est terminée, il faut s’en aller. Mes amis sont fatigués, nous rentrons.
Dimanche 17 mai 2009
Ce soir nous nous rendons au BKA sur le Mehringdamm, pour une soirée littéraire. Je sais que je ne vais rien comprendre, mais je viens pour l’ambiance et pour voir Corinne chanter quelques chansons en guise d’intermède musical, accompagnée par Marc Haussmann. Marc accompagne aussi Moon Suk, une chanteuse lyrique coréenne, installée à Berlin. Moon Suk n’est pas que chanteuse, c’est une sorte de diva multicarte. Une exposition de photos lui est en ce moment consacrée dans une galerie de la ville.
Le BKA est situé sous les toits, au 5e étage d’un immeuble. On y accède par l’escalier ou par un ascenseur tellement lent que la direction s’est crue obligée de prévenir les usagers de ne pas paniquer lorsqu’ils l’empruntent. J’y retrouve mes amis Nicolas, Kirsten et Jean qui me traduit les moments les plus marquants de la soirée. La vedette de l’évènement est Judith Hermann, écrivaine reconnue qui se taille un beau succès apparemment mérité.
La performance de Moon Suk était aussi très intéressante. La dame ne manque pas d’humour et de présence. Ça me fait très plaisir d’entendre chanter Corinne dans ce lieu, dans son élément berlinois. Elle y est à l’aise et sait mettre le public dans sa poche...
Mardi 19 mai 2009
... Il est l’heure que je me rende à l’aéroport de Tegel prendre mon avion pour Paris. Demain je joue au festival de l’Air du Temps, à Lignières, en plein cœur du Berry.
Vendredi 22 mai 2009
De retour à Berlin ! Ces deux jours en France ont sacrément bousculé mon acclimatation à la vie berlinoise. Je peine à retrouver mes marques. Femme et enfant me manquent. Heureusement un mail de Corinne m’invite dès ce soir à me replonger dans notre biotope, pour la troisième édition du First International Kreuzkölln Slam ! Featuring : Sallah Youssif et Julia Trévin, poèmes et illustrations Slam Queer, au wiRwarR sur Dieffenstrasse, un club alternatif, dans la deuxième cour d’un immeuble. Le club est tenu par Céline, une Française berlinoise. Des lieux comme ça, j’en voudrais à foison dans Paris. Une déco à l’arrache, des sièges et des tables d’occasion, un bar simple, une scène minuscule et le tour est joué. Une deuxième salle sert de galerie à une exposition de photos.
Ce soir, comme au BKA, je manque pas mal de choses. Des slameurs récitent des textes en allemand et en anglais auxquels je comprends souvent rien. Reste le talent d’élocution ou de comédie de chacun et c’est déjà bien. Et les réactions du public. La salle est pleine, une centaine de spectateurs, peut-être. Je ne m’ennuie pas, j’observe.
Après le spectacle, lorsque pas mal de gens sont partis, je peux rejoindre Nicolas Flessa qui se trouvait de l’autre côté de la pièce. Nous nous écroulons dans une banquette rouge, sortie d’un album de Spirou, époque Franquin, et commençons à discuter des heures durant de cinéma, de littérature et de sexe, jusqu’à la fermeture du club. Nicolas est passionnant. Je le connais comme réalisateur underground, il est, en fait, égyptologue de formation...
Samedi 23 mai 2009
... Je repasse à l’appart’ avant d’aller Strasse des 17. Juni, dans le prolongement d’Unter den Linden. Aujourd’hui a lieu la commémoration des 60 ans de la Constitution Allemande. J’ai promis à Katrin Schielke de la rejoindre au stand de la Fondation Genshagen.
Je n’avais pas imaginé l’ampleur des festivités. Toute l’avenue est interdite à la circulation. J’arrive par le mauvais côté, derrière les deux grandes scènes qui barrent l’avenue et sur l’une desquelles se produit actuellement un orchestre symphonique rediffusé sur écran et sono géants. Je m’enfonce dans une foule compacte, mon vélo à la main. J’avance centimètre par centimètre et me retrouve enfin du bon côté de la manifestation, mais encore très loin du stand où je dois me rendre. Les badauds traînent le pas dans cette portion de boulevard transformée en fête foraine sans manèges, où les étals culturels le disputent aux vendeurs de bière et de saucisses. Des kilomètres de saucisses. Si tous les Allemands ici présents se donnaient la main, on ferait le tour de Berlin en saucisses. Je retrouve enfin Katrin et ses collègues. Devant leur stand est exposée une carte fantaisiste de l’Europe en relief et sans légende. Elle a été conçue en jetant dessus au hasard les villes et les emplacements géographiques. Ainsi Berlin est capitale de l’Islande et le Vésuve se trouve au sud de l’Espagne. Évidemment tout le monde s’arrête devant et les commentaires vont bon train. C’est le but recherché. Un Monsieur Loyal, tout de beige vêtu, est là pour en prendre note. Il s’agit d’Alain Jadot, un Français venu faire son service militaire à Berlin en 1968 et qui n’en est plus reparti. Je reste un bon moment au stand, jusqu’à la nuit tombée, à la quasi-fermeture, à l’heure où le vendeur de saucisses d’à côté les brade à un euro avant de fermer boutique. À ce prix-là, c’est irrésistible, je m’en offre une bien grillée, craquante et fondante à la fois, avant d’enfourcher ma bicyclette pour rentrer sur Kreuzberg.
Lundi 25 mai 2009
 |
 |
Petit-déjeuner au Morena pour l’envoi des mails quotidiens.
Rendez-vous ce midi à l’institut Sophie-Scholl pour mon premier atelier d’écriture. Je retrouve Katrin et fais la connaissance de Christiane Fritz et Françoise Doussin-Steinlein, les professeurs qui vont m’accompagner durant la rencontre. La salle de classe ressemble à une salle de classe. Les élèves ont 16 ans environ et parlent parfaitement le français qu’ils apprennent depuis l’école primaire. Ils sont au nombre de 13. Mon idée est de leur faire écrire des chansons supplémentaires pour L’HOMME DE MARS en partant soit d’un thème choisi, soit d’un titre de chanson inédit... Il est plutôt intéressant de voir comment les meneurs se révèlent parmi eux pour prendre la direction des opérations et imposer leurs points de vue aux autres. À la fin de la rencontre, je leur chante ON A MARCHÉ SUR LA TERRE et VIBRATO.
Je ne sais jamais trop comment m’y prendre avec des lycéens. L’adolescence est l’âge où l’on souhaite tellement être autonome, que l’on croit tout savoir et être dispensé de conseils et d’enseignement. L’adulte est un rival, un gendarme, une barrière à sauter. L’adolescent voudrait qu’il le traite d’égal à égal, mais refuse lui-même de le faire.
Alain Jadot m’a invité chez lui pour dîner. Il habite sur le Kaiserdamm. Je le retrouve en compagnie de ses amis Martine, artiste belge, Ania, comédienne allemande et Paul qui se présente comme philosophe anglais, traducteur en comptabilité. L’appartement d’Alain est plus bourgeois que ceux que j’ai pu fréquenter jusqu’alors. C’est un personnage fantasque, divorcé et célibataire. Les murs chez lui sont couverts de tableaux, souvent les siens, copies amusantes à la manière de peintres célèbres. Tous sont accrochés en biais dans une symétrie parfaite. Alain est habillé de blanc et de beige comme à la Fête de la Constitution. Il porte des costumes achetés pour rien à un théâtre qui a fait faillite. Son jabot en dentelle est une insoupçonnable culotte féminine. Alain Jadot est le compositeur de la minute de silence en anglais dont il m’a offert la partition dédicacée...
Mardi 26 mai 2009
Une journée à vau-l’eau, normal, on parle d’un orage à venir depuis hier. C’est d’abord sous un soleil têtu que je me rends en vélo le matin à l‘Ambassade de France, en haut de la Wilhemstrasse, faire une demande de procuration pour les élections européennes à venir...
En sortant j’appelle Marc pour savoir s’il y a toujours une guitare acoustique dans son studio. Cela m’éviterait de repasser à Kreuzberg prendre la mienne et de monter en métro à Prenzlauer Berg. Non, la propriétaire de l’instrument l’a récupéré. Je retourne dans mon quartier et m’installe au Morena pour faire mon courrier électronique. Plus de cinquante messages et des questions importantes à régler qui me prennent un temps fou. Lorsque je lève les yeux de l’écran, c’est pour voir le vent se lever et le ciel devenir menaçant. Je remballe tout et fonce à l’appart’ chercher la guitare. Pas le temps de grignoter un morceau, je repars aussi sec, si j’ose dire, et en vélo, la guitare à la main, jusqu’au métro que j’atteins au moment où l’orage éclate. Le chemin est long jusqu’à la station Eberswalder Strasse. J’ai du temps pour lire le roman de Sven Regener. L’histoire est tellement prenante que je me trompe de station. Enfin j’arrive au studio et nous commençons à répéter. Je ne suis pas dedans. Les mails pressants, les petits contretemps m’ont rendu grognon et distrait. Je me plante sans arrêt et trouve notre travail sans grand intérêt. Neurasthenic attitude. Mais Marc assure et se débrouille de mieux en mieux dans les chansons.
La répétition finie, nous avons un peu de temps avant d’aller dîner chez Boris Steinberg...
Boris habite à Kreuzberg, juste de l’autre côté de Görlitzer Park, en face de chez moi. Les convives ont déjà commencé à dîner lorsque nous sonnons à la porte. Il y a Corinne, Manuela et deux autres amies de Boris prénommées Suzanne et Anna. Les conversations balancent de l’allemand au français, du français à l’anglais. Parfois je pars en rêverie, laissant les autres s’abandonner à la langue d’ici. Je souris et je ris comme eux sans comprendre toujours, mais qu’importe, nous passons un bon moment.
Il pleut à nouveau lorsque nous nous quittons. Je traverse le parc dans la nuit noire, sous l’averse, encombré par ma caisse de guitare lourde et volumineuse et mes tongs glissantes. Ça me donne un côté christique, martyr de la chanson sur le Golgotha du Top 1OO.
Mercredi 27 mai 2009
Je passe sur les mails agaçants comme une nuée de guêpes. J’ai entamé la rédaction des portraits de Berlinois par Markus Mueller et révise les versions unplugged de L’HOMME DE MARS pour le vernissage de l’expo à L’OFAJ qui a lieu demain.
Le soir, je vais au cinéma de la Kulturbrauerei à Prenzlauer Berg. Il y a la première de ELEKTROKOHLE (Von Wegen), un documentaire, vingt ans après, sur un concert de Einstürtzende Neubauten à Berlin-Est, le 21 décembre 1989. J’ai cru, en lisant le programme, que le film serait sous-titré en anglais ; j’ai aussi cru qu’on verrait plus d’images du concert. En fait, il s’agit plus d’un recueil de réactions des témoins de l’époque, agrémenté de quelques images d’archives. Dommage pour moi. À un moment, à ma grande surprise, on y voit apparaître une délégation française ministérielle dans les loges du groupe, Jack Lang en tête. La salle autour de moi s’esclaffe, mais le sens m’échappe. À la fin du film, je profite de la présence de quelques protagonistes dont Alexander Hacke, pour me faire expliquer la situation. François Mitterrand était à Berlin ce jour-là. Jack Lang a eu vent par Heiner Müller, dramaturge de renom, de ce concert exceptionnel, le premier d’un groupe de Berlin-Ouest à Berlin-Est. Il a absolument voulu s’y rendre. Il a débarqué avec plusieurs personnalités gouvernementales, à l’impromptu, sans service d’ordre, pour serrer la louche à Blixa Bargeld et sa clique avant qu’ils montent sur scène. Toute une époque.
Jeudi 28 mai 2009
L’événement du jour est le vernissage de l’expo à l’OFAJ. Katrin Schielke vient me chercher à 17h30 pour régler les problèmes techniques de mon intervention musicale. Comment pourrait-il y en avoir ? Je n’ai besoin que d’un micro pour la voix. Benoît Brayer, mon manager, est là. Il est à Berlin avec Caravan Palace qui joue ce soir à l’Arena Glasthaus. Je ne pourrai pas les voir car je chante à la même heure qu’ils montent sur scène.
Il y a du monde pour ce vernissage, des inconnus, des connaissances et des bonnes surprises. Barbara Carlotti débarque avec ses amis et musiciens. Ils jouent les trois prochains soirs dans des bars sous le nom de Muzik und Cognac ; puis Barbara se produira sous son nom le lundi 1er juin à la Maschinenhaus.
Je m’installe sur mon tabouret de bar, derrière mon micro et me voilà parti pour un quasi-intégral de L’HOMME DE MARS à la guitare sèche. Pas vraiment prévu, mais l’ambiance s’y prétend, j’ai toutes les audaces. Je finis avec une nouvelle chanson sur Berlin, OMBRE BERLINOISE, dont j’ai écrit le texte lors de ma précédente visite, l’été dernier, et la musique, la semaine dernière. Elle émeut beaucoup les Français résidant dans la ville. Ça me rassure quant à mon observation de la ville.
Le vernissage se prolonge assez tard. On est nombreux à ne pas vouloir partir. Il faut tout de même boucler les portes. Je rejoins Benoît et Caravan Palace pour une dernière bière au Club Der Visionaere, non loin de chez moi, sur les bords du Landwehrkanal. Je ne m’éternise pas, il fait un froid de canard.
Vendredi 29 mai 2009
Rencontre avec des élèves de Potsdam dans un lycée ancien au cœur du Quartier Hollandais. Toutes les maisons alentour et le lycée aussi semblent tout droit venir d’Amsterdam.
J’ai affaire à une classe très vive et sympathique et la rencontre, pourtant longue, passe vite. Des élèves ont apporté des gâteaux et des boissons afin que l’on ne s’interrompt pas pour déjeuner. Nous discutons beaucoup, notamment sur le thème d’être soi-même. Quand l’est-on vraiment ? Une des lycéennes, Magdeleine, – Maria et Katarina, les professeurs, m’expliqueront plus tard qu’elle est habituellement très introvertie – prend la parole un long moment pour exprimer fébrilement son point de vue dans un français chaotique. Il est évident que le sujet la touche au premier degré.
Nous élaborons un plan de travail semblable à celui proposé à Sophie-Scholl pour l’atelier d’écriture. Puis je chante quelques chansons en guise de conclusion.
Je rentre pour répondre aux mails en souffrance ; plus de soixante-dix aujourd’hui. C’est à devenir fou. Je passe plus de temps à faire mon courrier qu’à écrire.
 |
 |
Je pars sur Gärtnerstrasse voir Barbara Carlotti et ses copains jouer au Artliners, un bar avec une petite scène au fond. La clientèle n’est pas franchement là pour découvrir des artistes français. Armelle du groupe Holden – ici elle s‘appelle Super Bravo - assure seule la première partie avec sa guitare acoustique dans un brouhaha permanent. Une dénommée Bina, la foldingue de service, punk rockeuse tatouée sur le retour, qui carbure à la vodka et aux amphétamines, nous prend la tête toute la soirée en commentant haut et fort la musique qui se joue. Elle est apparemment l’égérie ? la mascotte ? le cacatoès ? du lieu. Les habitués la couvent, difficile de la bâillonner et de l’attacher dans les toilettes.
Muzik und Cognac joue une pop douce et sucrée qui fait un peu tâche avec le bar et les piliers qui s’y tiennent. Mais bon, disons que tout cela est fort pittoresque.
À la fin du concert, on se retrouve dans un resto italien non loin de là qui sert d’immenses pizzas plutôt bonnes et du mauvais vin qui a plus avoir avec du vinaigre balsamique qu’avec le nom Chianti inscrit sur l’étiquette.
Un dernier tour dans un club à proximité, le Lidl Bar (parce que situé en face du supermarché), squatt dans un hangar où l’on accède par un trou dans un mur. Un groupe à deux chanteurs joue une musique indéfinissable et inintéressante, idéale pour donner envie de rentrer se coucher tout de suite.
Samedi 30 mai 2009
Après ma répétition avec Marc, je retourne voir Barbara et ses acolytes qui jouent ce soir à La Muse Gueule, bar à vins français, situé en face de la Kulturbrauerei sur Szredzkistrasse. L’ambiance y est plus propice à leur genre musical. Outre Super Bravo qui assure encore la première partie, il y a aussi Marc Mullholland, chanteur écossais installé à Berlin, qui vient interpréter trois chansons de son répertoire. J’ai la tête ailleurs. J’entends trop parler français autour de moi. J’abandonne lâchement tout le monde à la fin du concert pour rentrer voir Der Rote Elvis en DVD, le documentaire consacré à Dean Reed, chanteur américain des 60’s, beau gosse, passé à l’Est en pleine guerre froide. « Rockstar, cowboy, socialiste », dit la jaquette. Drôle de personnage, à la fois sincèrement candide et opportuniste, que la quête de la consécration conjuguée à une vision romantique du révolutionnaire conduisit au Chili d’avant Allende (où il brûla le drapeau américain devant l’Ambassade de son pays), en Palestine ou au Liban (images ridicules où il crapahute avec sa guitare et une Kalachnikov) et en Allemagne de l’Est où il fut une idole et où il mourut. Il semble que Tom Hanks prépare un biopic sur Dean Reed.
Dimanche 31 mai 2009
J’ai voulu rejoindre Katrin Schielke sur la Gneisenausstrasse où a lieu le Carnaval des Cultures, malheur m’en prit. Je me retrouve dans un bain de foule aux relents de bière et de bouffe grasse, à piétiner pour voir passer des chars multicolores et des danseuses en tenue légère, au son de rythmes tropicaux archi-rabâchés. Et tout le monde s’amuse ! Des milliers de gens remuent gauchement du cul en poussant des cris sur de la musique indigente. Ils prennent des photos qu’ils ne regarderont qu’une fois et s’empiffrent de n’importe quoi. Ça me donne des envies d’hooliganisme ou d’île déserte. Je choisis l’île déserte. Elle est sur Görlitzerstrasse, le long du parc, elle s’appelle le Café Mir. J’y retrouve Boris Steinberg pour deviser de la vie à Berlin, ses vingt dernières années. Le soleil rasant de fin de journée illumine la fine pluie qui tombe en larmes mélancoliques sur le pavé luisant.
Lundi 1er juin 2009
Jour férié. Kreuzberg semble assis sur un banc à attendre que ça se termine. Je travaille à l’appart’.
Ce soir, Barbara Carlotti chante à la Maschinenhaus dans la Kulturbrauerei, à Prenzlauer Berg. J’y ai donné rendez-vous à Marc Haussmann et Jean Meynard. Je retrouve toute la fine équipe qui entoure Barbara ainsi que son bassiste et son batteur arrivés aujourd’hui. Marc Mullholland ouvre la soirée avec ses chansons mélancoliques d’Écossais en exil. Vient ensuite Super Bravo et ses drôles de mélodies tristes. Puis c’est Barbara et l’orchestre au grand complet pour un concert impeccable. Marc Mullholland, Super Bravo et d’autres invités rejoignent le groupe pour des rappels multiples. Mes compagnons ont bien apprécié le spectacle. Il est question que Barbara et sa troupe aillent faire un dernier tour au White Trash, bar Rockab’ sur la Schönhauser Allee. Ce n’est pas très loin. Je connais l’endroit, j’y suis allé l’an passé avec Corinne. On y trouve une faune bigarrée de rockers mutants, tatoués jusqu’au crâne. Je me demande toujours jusqu’où va se prolonger cette outrance qui commença dans la banane gominée d’Elvis, passa dans celle de Brian Seltzer et sur ses bras, et se poursuit dans les profils de comix des psycho-punka-rockers d’aujourd’hui. Il y a un club du même genre tout près de chez moi, sur la Wiener Strasse, le Wild At Heart. Tous les soirs, je me faufile au milieu de cette tribu qui s’étale sur le trottoir à la sortie des concerts. Les jeunes spécimens brillent de mille feux. Garçons et filles ont fière allure avec leur look à la déglingue. Les excès ne les ont pas encore entamés. Il n’en est pas de même pour la génération précédente. Hormis quelques mâles émaciés sur qui l’alcool et les substances illicites ont laissé des éraflures qui confèrent à leur charme, les anciens font peine à voir. Hommes pansus et femmes à gros cul, aux cheveux rares ou rêches, les tatouages en berne, accrochés à leurs bières comme à leur jeunesse qu’ils ne croiseront plus jamais.
Retour en vélo à Kreuzberg. Comme chaque fois, je me paume allègrement aux alentours d’Alexander Platz. Je n’ai toujours pas saisi quel est le chemin le plus direct pour traverser ce labyrinthe encore en travaux.
Mardi 2 juin 2009
Rien à signaler d’attendrissant.
Mercredi 3 juin 2009
Le temps, non seulement est pluvieux, mais s’est aussi considérablement refroidi. Ce soir, je retrouve Marc à notre rendez-vous sur Stralauer Platz, tout près de la East Side Gallery. Je viens de me faire surprendre à vélo par une pluie violente, balancée par un vent frigorifiant, juste sur le tronçon sans abri aucun de Mühlenstrasse. J’ai l’impression d’avoir traversé la Spree à gué. Nous allons dans un endroit qui se nomme Maria, indiqué par aucun panneau, qui se situe au bord de la rivière. On se guide au GPS de l’iPhone. L’entrée est à côté du Schilling Brücke. C’est un hangar caché par la végétation, invisible de la rue. Le lieu est tout à fait underground. À l’entrée, un barbecue avec au menu, saucisses ou steaks de cerf grillés. À l’intérieur, un bar où l’on boit de la bière, du Riesling ou du Sekt, un mousseux qu’on accommode avec des sirops. Il fait sombre. Sur un mur est projetée en boucle une vidéo muette de danseuses de revue dénudées, déambulant autour d’une sculpture blanche. On passe du be-bop en fond sonore. Deux rangées de banquettes en gradin attendent les spectateurs plutôt rares. Le temps n’incite pas à sortir. Face au public, une petite batterie, une basse posée à même le sol, une guitare Gretsch sans chevalet et tout un arsenal d’effets électroniques. Ce soir, concert de musique expérimentale avec, Jochen Arbeit d’Einstürzende Neubauten et trois autres musiciens que je ne connais pas. Nous partons pour trois sets de 30 à 45 minutes d’improvisation. Il est étonnant de voir les sons que chacun tire de son instrument. À aucun moment, je n’entends réellement une basse ou une guitare alors que je vois ces musiciens en jouer. La performance sonore est aussi un spectacle en trompe l’œil. Étonnant aussi de se rendre compte que, même dans l’improvisation la plus débridée, il y a un début, un développement et une fin naturels. Marrant aussi de se rendre compte que cette musique expérimentale à quelques années dans les pattes et qu’elle paraît pourtant encore « moderne ». Beaux moments intenses quoi qu’il en soit.
Jeudi 4 juin 2009
Je me rends seul aujourd’hui à la Freie Universität pour une rencontre avec des étudiants. Katrin Schielke est en déplacement. L’université est située au sud-ouest de Berlin, à Zehlendorf, dans un quartier calme de villas cossues. Le bâtiment est moderne et d’une architecture élégante. La bibliothèque située en son centre, à cause de sa forme extérieure ovoïde et ramassée, a été baptisée The Brain. À l’intérieur, ses balcons circulaires rappellent le musée Guggenheim de New York. Je suis accueilli par Isabelle Nicolas, organisatrice de la rencontre. Les étudiants sont divers et variés, tous n’ont pas le même âge. La doyenne est une dame de 72 ans qui m’écoute attentivement me raconter quand ce devrait être le contraire. Elle doit parler merveilleusement bien de Berlin. La rencontre est très animée, aucun temps mort.
Nous évoquons ce phénomène qui fait que l’on est plus créatif dans le désespoir que dans le bonheur. Lorsqu’on est heureux, on a juste envie de profiter de ce bel instant. Tenter de l’exploiter pour en faire quelque chose, c’est déjà le gâcher. Par contre, il est salutaire, quand on est artiste, d’exprimer sa douleur pour s’en guérir. L’Art est une thérapie. Et l’on arrive à ce paradoxe qu’au mieux l’on exprime sa douleur, au plus on est en joie. L’effet se prolonge d’ailleurs chez le spectateur, l’auditeur ou le lecteur qui va trouver lui aussi un apaisement, une satisfaction à voir, entendre ou lire une juste description de son mal-être.
Ne pas confondre le bonheur et l’humour imposé. On cite souvent le nivellement par le bas de la création artistique, jamais son nivellement par le rire. Le rire forcé comme analgésique pour anesthésier les points sensibles.
Je termine ce cours forcément magistral par des chansons avant de me rendre au resto U avec Isabelle Nicolas pour un déjeuner bavard et sympathique.
Je retrouve Kirsten pour une promenade autour de Görlitzer Park et sur les bords du Landwehrkanal. Elle me fait découvrir l’Edelweiss, un bar dans le parc que je ne soupçonnais pas si accueillant. Il est juste en face d’une fontaine en décomposition qui me paraissait être une fausse ruine de théâtre romain. En fait, il s’agit d’une reproduction d’une fontaine turque de Pamukale. Ce fut une copie conforme de l’originale en son temps, pas si longtemps.
L’architecte avait poussé le soin du détail jusqu’à utiliser la même qualité de pierre. Il avait juste oublié que ces pierres, durant l’hiver berlinois, se fendraient sous le gel et s’effondreraient.
Vendredi 5 juin 2009
Retour au Helmotz-Gymnasium de Potsdam avec Katrin Schielke. Durant toute la rencontre, je ne peux m’empêcher de décrypter le caractère de chacun des élèves. L’observation se fait à la dérobée. Dès que mon regard croise le leur, j’ai la sensation que la posture se fige. Comme en physique quantique, l’observation d’un phénomène en modifie la nature.
Il fait froid ces jours à Berlin, ça ne pousse pas à glander dehors, ce n’est pas plus mal. Je rentre à Kreuzberg où pas mal de travail m’attend.
Samedi 6 juin 2009
Le temps n’est vraiment pas terrible, mais je ne me résous pas à rester enfermé. C’est samedi, jour du shopping, en route pour les magasins. Je pars en vélo à l’autre bout de Kreuzberg en longeant d’abord le Landwehrkanal pour rejoindre la Grimmstrasse et me rendre sur Bergmannstrasse. Premier arrêt sur Marheineke Platz dans un petit marché aux puces vraiment pas terrible. Je cherche quoi, d’abord ? Je n’en sais même rien. C’est juste histoire d’être dans le mouvement. Deuxième arrêt chez Colours, une immense friperie en fond de cour, au 1er étage d’un immeuble sur Bergmannstrasse. La musique d’ambiance est plutôt bonne. C’est immense et l’on achète ses vêtements au kilo. Énormément de tout, mais peu de choix. C’est étrange de voir que les friperies proposent toutes les mêmes vêtements fatigués au goût du moment. Parfois j’imagine qu’il y a quelque part dans le monde de monstrueux hangars où des Libanais, des Pakistanais ou des Juifs séfarades entassent toutes les nippes invendues du monde entier, années après années, les classent par genre et les ressortent au gré des tendances. Ce n’est pas beau, mais ce n’est pas cher. Je fais encore quelques boutiques du même style sur le Mehringdamm puis retourne dans Zossenerstrasse où je jette une oreille chez les disquaires. J’aime beaucoup l’électro minimal berlinois, j’aime l’entendre dans ce contexte, de là à acheter des Cds… Ici, dans cet environnement, avec ces gars et ces filles aux allures si particulières, c’est comme si cette musique faisait partie du mélange gazeux de l’air que l’on respire. Mais sorti de ce contexte, je n’entendrais plus que des phénomènes acoustiques émis par des machines sonores.
 |
 |
Changement de lieu, je remonte Lindenstrasse jusqu’à Mitte faire un tour dans Hackescher Markt, labyrinthe de cours successives grouillantes de touristes, mais pleines de charme. Mais je préfère aller juste à côté sur Rosenthalerstrasse, au numéro 39. Il y a là la petite sœur alternative des grandes et belles cours précédentes. Au fond d’une allée sombre et surtaguée se trouve le Central Kino, le club Eschschloraque, bar tranquille le jour, et un immeuble glauque qui abrite, au premier étage, un des plus chouettes magasins de BD et d’électro underground. Au second se trouve Stokx, l’atelier-boutique depuis plus de vingt ans de Melinda Stokes, une styliste qui propose quelques modèles de vêtements tout à fait personnels sans être extravagants.
Pause à l’Ambulanz Café pour le relevé de mails quotidiens avant de revenir à mon Kreuzberg sous la pluie, non sans me perdre une fois de plus dans la traversée d’Alexander Platz.
Dimanche 7 juin 2009
Toujours ce temps de chien qui commence à me taper sur le système. Je répète aujourd’hui avec Marc, Corinne et Boris pour le concert de l’Institut.
On finit dans un resto vietnamien à comparer la chanson française et la « chanson » allemande, avec Oxygène de Jean-Michel Jarre en fond sonore.
Ce que l’on s’est dit est dans Les Carnets Berlinois de Corinne Douarre sur le site du Doigt Dans l'Œil.
Lundi 8 juin 2009
Retour au lycée Sophie Scholl pour le second et dernier atelier d’écriture avant la présentation de notre travail, le 24 juin, au château de Genshagen. J’avais une certaine appréhension après la première rencontre à Sophie Scholl. Nous n’avions fait que lancer les dés et je me demandais où ils en seraient aujourd’hui. Les projets ont bien avancé. J’aurais souhaité une rencontre de plus avec « mes » lycéens de Sophie Scholl et Potsdam afin de peaufiner dans les détails nos créations. Mais cela est impossible. Il ne reste plus qu’à leur faire confiance. Nous ne nous reverrons qu’une heure pour répéter ensemble au château, avant la présentation officielle.
Les résultats des élections européennes en France me consternent.
Quand les gens vont-ils cesser de vouloir être ignorant ?
Mardi 9 juin 2009
Rendez-vous avec Katrin à 8h, non plus à notre station-service d’espions, mais au drive-in du trottoir d’en face. Le lieu est tout de même plus convivial. Il propose, de bon matin, des donuts étouffants et des parts de gâteaux à digestion lourde à ceux qui n’ont pas froid à l’estomac.
Nous nous rendons au château de Genshagen, situé à 20 kilomètres au sud de Berlin, dans une bourgade tranquille. Le château date du XIXe siècle. Il est dans un parc calme et boisé, avec étang et dépendance. Un bâtiment neuf, en bois, au design étudié, abritant des bureaux annexes, jouxte le château. C’est là que travaille Katrin qui, de sa baie vitrée, peut voir déambuler dans le jardin les cigognes qui ont élu domicile sur le toit du château. Celui-ci, outre des salles de conférence et d’autres bureaux, possède une vingtaine de chambres pour recevoir des hôtes. J’aurais pu y loger durant mon séjour. À découvrir aujourd’hui ce cadre grandiose et serein, propice à la méditation et à l’écriture, je me dis que j’aurais été bien ici pour travailler. Mais je n’aurais pu faire que cela. Adieu les virées nocturnes et la découverte de Berlin à vélo. Condamné à rentrer tous les soirs avant que le dernier train ne se transforme en citrouille et finir les derniers kilomètres à pied. Bof, bof, bof.
Aujourd’hui a lieu une conférence internationale sur le thème « Médiation et éducation artistiques et culturelles ». Ont été conviés les partenaires allemands, français et polonais de la Fondation. Le bruit court que Christine Albanel sera parmi nous. Les invités arrivent et se rassemblent dans le jardin du château, autour d’un buffet de petit-déjeuner. Des performances artistiques vont ponctuer le déroulement de la journée. Comme souvent, dans ces circonstances, mon esprit se partage entre un réel intérêt pour le sujet et un regard distancé sur sa mise en scène.
La conférence se déroule rondement. Nous avons droit à un « déjeuner sur l’herbe » raffiné. La pluie, pourtant annoncée par la météo, semble vouloir rester suspendue au-dessus de nos têtes. Je retrouve Thierry Auzer, un Lyonnais qui fut un temps membre du groupe de rock, les Dyplomatiks et qui, aujourd’hui, directeur du théâtre des Asphodèles, évolue dans les cercles de la culture et des échanges franco-allemands. Nous évoquons Lyon d’avant mon départ et nos activités diverses qui nous conduisent à nous recroiser, par hasard, dans les jardins de Genshagen.
Un groupe de musique tzigane clôture la journée en chanson avant « la soirée conviviale en postlude », c’est-à-dire un barbecue noble et élégant où l’on peut enfin apprécier les vins sans retenue.
La pluie n’est pas venue, Christine Albanel non plus.
Mercredi 10 juin 2009
Dernière répétition chez Marc avant le concert de demain. Je profite de sa WiFi pour relever mes mails. Calo m’a envoyé la démo de PANORAMA, qu’on a faite ensemble avant mon départ. La chanson est vraiment bien. On doit l’enregistrer à mon retour, début juillet. J’ai aussi des nouvelles de Gerry Leonard qui a fait une superbe partie de guitare sur JUSTE QUELQU’UN DE BIEN.
Je rentre en vitesse chez moi déposer ma guitare et repars immédiatement à vélo rejoindre Marc au Kaffee Burger, sur la Torstrasse, en bas de la Schönhauser Allee. Des amis à lui s’y produisent. Il s’agit de Trailhead, groupe de country rock allemand. Leurs mélodies sont plutôt bien ficelées. Ils chantent en anglais. J’ai toujours entendu dans la country des germes de musique allemande. C’est marrant, dans ce contexte, de se dire que si les chansons étaient en allemand, elles passeraient pour du folklore d’ici. Et peut-être que le groupe serait, du coup, très populaire. Ce soir, il joue pour leurs amis, la salle est loin d’être remplie. Je ne veux pas dire par là qu’ils ont peu d’amis.
Marc m’explique qu’à la chute du Mur, ce bar avait été acheté par un romancier qui en avait fait un haut lieu de rencontre littéraire et intellectuelle. Petit à petit la clientèle a changé, la musique est arrivée. Maintenant le Kaffee Burger propose des concerts dans une salle et un salon lounge où boire des cocktails. La vitrine de livres a été remplacée par des T-shirts Kaffee Burger.
Jeudi 11 juin 2009
Aujourd’hui le temps est beaucoup moins incertain qu’hier. Il pleut vraiment des trombes d’eau. Entre deux averses, je vais prendre un petit-déjeuner/relevé de courrier au Morena. Le resto est bondé. Les gens qui, d’habitude consomment dehors, s’entassent dans la salle à cause de la pluie et du froid.
Entre deux autres averses, je me rends à l’Institut pour la balance du concert de ce soir. La salle est au quatrième étage de l’Institut. C’est un espace très agréable qui peut contenir environ soixante-dix sièges. Un très beau bar au fond accueille le public à la fin du spectacle et donne au lieu une ambiance de cabaret. Bien que le déploiement technique soit modeste – un piano à queue et une guitare acoustique -, nous nous débattons un bon moment avec une sono récalcitrante et ma guitare qui fait des siennes. Tout finit par s’arranger. La salle se remplit et après un discours de Carine Delplanque, directrice de l’Institut Français, et une introduction de Katrin Schielke, le concert peut commencer. Nous allons jouer une heure et demie sans voir le temps passer. Je suis tout à cette formule originale pour moi. Nous jouons beaucoup d’extraits de L’HOMME DE MARS car ils se prêtent bien à cela. Les arrangements de piano de Marc Haussmann sont parfaits. Il fait des interventions superbes dans MÉTROPOLITAIN et dans CASH. Quand je peux, j’introduis les chansons en allemand. Corinne Douarre et Boris Steinberg me rejoignent pour assurer les chœurs de J’AIME UN PAYS que l’on enchaîne avec une version franco-allemande en trio de JE SUIS UN KILOMÈTRE. Ils reviendront au rappel chanter avec moi LA NOSTALGIE DE L’AVENIR. Je joue OMBRE BERLINOISE pour la deuxième fois en public.
Après le concert, je retrouve des personnes que j’ai croisées durant mon séjour. Des habitués du lieu me diront qu’ils n’ont jamais vu une telle ambiance ici. J’en suis ravi. Carine Delplanque nous emmène dîner en petit comité dans une brasserie toute proche, sur Kurfürstendamm. Tout le monde est très content et l’on se demande comment trouver une suite à cela.
Vendredi 12 juin 2009
Malgré la pluie, j’arrive à me rendre dans Mitte, à la librairie Zadig, sans trop être mouillé. Je retrouve Patrick Suel dans son antre. Tout en échangeant avec lui quelques propos, je rôde dans les rayons à la recherche du livre idéal pour ma fin de séjour berlinois. On se comporte avec un libraire de confiance, comme avec son médecin. On décrit les symptômes qui nous travaillent et lui, par tâtonnements, conclut à un diagnostic et nous propose le médicament littéraire qu’il nous faut. Après avoir pris et reposés de multiples ouvrages tournant autour de Berlin, Patrick sort de sa manche un recueil de nouvelles fraîchement traduites en français, intitulé MAISON D’ÉTÉ, PLUS TARD – traduction littérale du titre allemand, « Sommerhaus, später ». L’écrivain, Judith Hermann, est berlinoise. Patrick ignore que je l’ai entendue, le 17 mai, à la soirée lecture du BKA où elle avait fait un tabac. Voilà, ce livre m’attendait.
Je me rends ensuite, toujours sur les conseils de Patrick, chez son disquaire situé non loin de la librairie, sur Friedrichstrasse. Je pénètre dans un magasin ne payant pas de mine, bourré de Cds et de vinyls de tous les styles, neufs et d’occasion, avec un rayon impressionnant de réédition numérique de rock progressif. Il y a à Berlin, beaucoup de petits disquaires spécialisés, la plupart du temps, en disques d’occasion ou d’électro ou dans le hardcore punkoïde. Rares sont ceux qui font tout à la fois. Je ne sais pas si les disquaires ici ont survécu à la grande distribution ou bien s’ils ressuscitent pour satisfaire les goûts des tribus marginales ignorés par celle-ci. La seconde hypothèse me plait davantage que la première car elle laisse augurer que la France pourrait connaître la même chose.
Le baromètre a l’air de s’être stabilisé sur froid et humide et le ciel semble dégagé. Je vais sur Rosenthalerstrasse, dans cette allée dont j’ai déjà parlé. Ce soir, le Kino Central qui se situe au fond de l’impasse, fait cinéma en plein air et projette « Year of the Horse », le documentaire que Jim Jarmusch a réalisé sur Neil Young et le Crazy Horse. Je suis un peu en avance. Un couple de Japonais ont improvisé une gargote devant le cinéma, et propose de la cuisine de chez eux. C’est tout simple, il n’y a que deux plats : Riceball (un Euro) et Red Curry (deux Euros). Je goûte les deux et c’est franchement bon. Puis je m’installe pour la projection du film dans un confortable canapé de salon, disposé avec une quinzaine de chaises, dans la cour attenante au cinéma. Je connais très peu Neil Young, mais le film est intéressant et le son parfait.
Samedi 13 juin 2009
Relevé des mails à l’Edelweiss, le café dans Görlitzer Park. Le temps est superbe malgré un vent toujours tenace. Tous les consommateurs lézardent dehors, au soleil. Je m’installe seul dans la salle vide et fraîche pour un tri rapide du courrier.
Je vais à la Kulturbrauerei, dans Prenzlauer Berg, où Marc m’a indiqué un magasin de musique. Je recherche un Kaos Pad, gadget de DJ qu’utilisait Jochen Arbeit pour son concert au Maria. Un bidule qui émet des sons étranges. J’en trouve un, pas cher. Pas beau. Me fait l’effet d’une Gameboy dépassée. Est-ce bien utile à mon travail ? Je repars les mains vides et me balade un peu dans le quartier. Je vais chez Eislabor, un petit glacier malgache, je crois, sur la Raumerstrasse, qui fait de très bons sorbets.
Retour dans Mitte. Je passe chez Fan-tastic, le disquaire de la Friedrichstrasse, pour m’acheter le dernier Costello ; « Ceremony », l’album que Spooky Tooth – groupe des 70’s - réalisa avec Pierre Henry ; et une compilation de titres allemands de Dean Reed, l’Elvis passé à l’Est.
18h. C’est l’heure de la lecture que donne Oliver Rohe à la librairie Zadig. Oliver Rohe est un jeune écrivain français installé à Berlin. Il vient de sortir son nouveau roman chez Gallimard, « Un monde en petit ». Je retrouve Katrin Schielke qui connaît Oliver pour l’avoir eu en résidence à Genshagen. On a droit à une lecture d’extraits du livre en français par Oliver, et en allemand par Katja, sa traductrice. Cela donne très envie de le lire.
Nous allons dîner ensuite chez Bötzow, un restaurant, pas loin. Oliver Rohe est très entouré, difficile de lui parler. Nous finissons la soirée dans un club de la Brunnenstrasse. L’ambiance est joyeuse. Beaucoup de monde qui regardent qui les regardent en dansant mollement sur de la musique molle, un brouhaha qui décourage toute tentative de conversation, des bières quelconques. Je me rappelle avoir trouvé ces lieux tellement excitants autrefois. Tout passe.
Dimanche 14 juin 2009
Je vais en vélo à Pankow, tout en haut de Berlin, voir Corinne chanter dans un parc pour une kermesse en plein air. Le trajet est long, mais le soleil brille. Pankow est un quartier qui s’apparenterait à une banlieue populaire et tranquille. Je traverse une place qui me fait penser à Budapest, plus précisément, Buda. L’ambiance à la kermesse est familiale, cool. Rien à voir avec le Carnaval des Cultures. Corinne joue sur une petite scène, en plein jour. Marc l’accompagne aux claviers et Dirk, à la guitare. C’est sûr, nous serions mieux à écouter ses chansons dans un club ou un théâtre. Corinne s’en tire très bien. Et puis les occasions que j’ai de l’entendre chanter sont rares. On passe un petit moment ensemble, peut-être le dernier avant mon retour en France. Elle s’y rend avant moi, dans la semaine, et reviendra quand je partirai.
Il fait encore bon quand je rentre à Kreuzberg. J’ai une attaque de blues. Je ne sais si c’est de me rendre compte que la fin de mon séjour approche et qu’il y a encore tant de choses à vivre dans la ville ; ou bien si c’est le mal du pays qui me gagne. C’est doublement confus.
Lundi 15 juin 2009
Tôt levé pour rejoindre Katrin à notre rendez-vous habituel. Aujourd’hui nous allons au lycée de Ludwigsfelde pour une simple rencontre avec des élèves, sans atelier de travail. Ludwigsfelde est comme une grande banlieue de Berlin où la vie a des allures champêtres. La rencontre se déroule de manière sympathique. On me pose des questions sur mon métier, sur ma vie, l’inspiration… Un élève a adapté un rap français en chanson. Il nous le chante. Sa mélodie est bonne et lui, malgré l’embarras de la situation, dégage quelque chose de très positif. Pour conclure, je chante à mon tour trois chansons.
Katrin me dépose à la gare avant de se rendre à Genshagen. Dans le train, je converse joyeusement avec une jeune Allemande qui prend quatre places à elle toute seule, mais m’offre de m’asseoir auprès d’elle. Je pose ma guitare et enfourche le vélo, direction Moabit, au nord-ouest de Berlin, au-dessus du Tiergarten. Quartier résidentiel essentiellement, pas vraiment touristique. Le nom est plus attrayant que les rues. Je trouve un bar-librairie où me poser, à l’angle d’Eberfelderstrasse et d’Essenerstrasse, dans un coin des plus paisibles.
La pluie revient doucement. Retour à Kreuzberg, au Morena, où je retrouve Jean Meynard pour une soirée bla-bla.
Mardi 16 juin 2009
Longue virée à vélo dans Berlin, au sud de Neuköln tout d’abord, pour aller voir Tempelhof, le plus vieil aéroport commercial au monde, où aucun avion ne se posera plus, à la déception de pas mal de Berlinois qui le trouvaient très utile de par son emplacement. Si les pistes sont condamnées à ne plus vibrer au rythme du trafic aérien et à disparaître un jour, le bâtiment principal circulaire de 1230 m de long, classé monument historique, connaîtra une fin plus heureuse. Déjà certaines parties ont trouvé d’autres fonctions. Il s’est monté un très beau studio d’enregistrement pour orchestre dans ce qui fut les bureaux de la CIA. Peut-être est-ce parce que la compagnie est partie en abandonnant ses micros… Le studio s’appelle le Candybomber-Studio, en référence au nom (Rosinenbomber) donné par les Allemands aux appareils britanniques et américains acheminant la nourriture durant le pont aérien de ravitaillement de 1948-49.
Je continue ma route sur Dudenstrasse et descends les années jusqu’à Hauptstrasse pour arriver en 1976, au numéro 155 de l’avenue, devant l’immeuble qui hébergea Bowie et Iggy Pop, venus s’exiler ici pour se ressourcer. Cela donnera la Trilogie berlinoise pour l’un et quelques titres mémorables pour l’autre dont « Passenger », chanson sur ses virées nocturnes dans la ville. Je remonte au Tiergarten par la Bundesallee pour me rendre au musée Helmut Newton. Tirages superbes et nombreux, photos magnifiques, froides, élégantes, drôles, ambiguës. Une salle est consacrée au culte de la personnalité d’Helmut Newton. On y voit, outre des photos de sa vie privée et les coupures de presse vantant son talent, sa dernière auto, son bureau reconstitué, ses costumes favoris… Ça frise le ridicule et l’impudeur – voir les lettres et les fax de condoléances de stars adressés à June, sa femme, à la mort de Newton.
Retour à Kreuzberg pour un concert de musique classique à la Nicodemus Kirsche. Jean-Philippe Sylvestre, un jeune pianiste canadien, exécute en privé des œuvres de Rachmaninov, Ravel, Liszt, Chopin et Prokofiev avant un concours important qu’il doit bientôt passer. Il a rameuté tous les gens qu’il connaît, y compris des inconnus croisés dans le métro. Nous sommes une cinquantaine. Je suis venu avec Marc, invité par Romain qui travaille pour la Gazette de Berlin.
Après le classique, l’électro japonais, sans transition. Marc et moi nous rendons dans l’allée du 39, Rosenthalerstrasse, où je suis allé voir, la semaine dernière, The Year of the Horse, en cinéma de plein air. Toujours au fond de l’allée, en face du Central Kino, le Eschschloraque nous accueille dans une ambiance tamisée. On y boit entre autre du vin rouge. « Gut oder besser ? » vous demande la serveuse. Le bon ou le meilleur ? Prenez le meilleur. Ce soir, Midori Hirano, fraîchement installée dans la ville, donne un petit concert modeste. Sa musique électronique est très marquée par la musique traditionnelle japonaise. C’est souvent maladroit dans les mises en place, dis-je. C’est pour cela que c’est charmant, me répond Marc. Il y a une toute petite communauté d’artistes japonais à Berlin, mais ils sont très actifs dans toutes les manifestations d’avant-garde.
Mercredi 17 juin 2009
Rendez-vous à Schöneberg avec Markus Mueller pour préparer l’exposition de photos. On voit ensemble si tout est correct au niveau des textes accompagnant les images et la présentation qui en est faite.
Je descends tout au sud de la ville, à Zehlendorf. Je vais prendre le thé chez Gisela, la doyenne de ma rencontre à la Freie Universität. Elle habite dans le quartier paisible du Botanischer Garten. Toutes les rues ont des noms de fleurs. J’ai affaire à une vieille dame pétillante qui, aujourd’hui, est devenue comédienne et donne des spectacles pour les personnes âgées dans les hospices. Elle est ravie de me parler des deux Allemagnes telles qu’elle les a vécues. Sa famille était de l’Est, mais elle fut élevée à l’Ouest par sa marraine quand le pays fut scindé en deux. Nous parlons longuement, nous questionnant tour à tour sur nos vies et nos patries réciproques.
Je rentre à Kreuzberg pour retrouver Marc et Corinne au Gotischer Saal où a lieu une soirée télé en public. Je ne sais plus qui organise cela. Une équipe a investi une très belle salle voûtée, haute de plafond. En son centre sont installés en cercle des écrans plats géants, tout autour il y a des fauteuils, des poufs énormes, des chaises. À l’entrée de la salle, il y a un buffet où l’on vient se faire son plateau-télé à base de bouffe comme on en mange chez soi devant un film ou un match. Cacahuètes, chips, hot-dogs et bonbons mous synthétiques. On se sert une bière au bar et l’on va s’asseoir en rond face aux télés. Un présentateur annonce le film de la soirée : JCVD avec Jean-Claude Van Damme. Il y a un invité de marque : la doublure-voix allemande de Van Damme. Il raconte une ou deux anecdotes et le film commence. Pendant la projection, des masseurs viennent vous masser la nuque et les épaules. Entracte pour les fumeurs et pour refaire des provisions ; un petit speech du présentateur, encore une ou deux anecdotes de la doublure, un mini-concours pour gagner deux DVDs et l’on se remet dans le film.
Voilà une soirée hype à base de rien, où l’on se retrouve à faire, avec un regard distancié, ce que l’on juge ringard le reste du temps : s’écrouler devant un Van Damme en bouffant des cacahuètes et en buvant de la bière. Oui, mais c’est à Berlin et, de plus, le film n’est pas mal du tout, dans le genre mise en abîme du personnage. Du coup, nous voilà spectateurs au second degré d’une mise en abîme. C’est vertigineux ! Caution intellectuelle garantie.
Jeudi 18 juin 2009
L’exposition permanente de la Neue Nationalgalerie a été répartie dans d’autres musées pour l’installation d’une installation en cours d’installation. Le hall est complètement vide, les quatre immenses murs vitrés sont couverts de peinture blanche. Il n’y a personne à l’intérieur, excepté un homme au guichet situé assez loin de la porte à tambour. Les pas résonnent dans le silence. L’architecture du lieu et son inoccupation plonge le visiteur dans une scène inédite de PLAYTIME de Jacques Tati. On s’attend à voir surgir M. Hulot, la pipe en l’air et le parapluie à la main.
 |
 |
À 20h, cocktail de vernissage à l’Ambassade de France pour l’exposition de bandes dessinées franco-allemandes, Comic-Kunst. Frédérique Bertrand, Blexbolex, Michel Galvin, Pierre La Police, côté français ; Atak, Anke Feuchtenberger, Stefano Ricci, Henning Wagenbreth, côté allemand. Tous les artistes sont là, mais je n’en verrai aucun. Je me fais alpaguer sans arrêt par des connaissances qui me présentent à d’autres connaissances et, le vin blanc aidant, ma curiosité se retire pour laisser place à la chasse aux éclats de rire. Les œuvres présentées ici sont plus des tableaux que des planches, plus appropriés au faste du bâtiment.
Après le cocktail, Patrick de Zadig, Jean Meynard et moi-même atterrissons sur Oranienburgerstrasse pour boire une dernière bière et refaire le monde des relations franco-allemandes.
Vendredi 19 juin 2009
J’ai rendez-vous à midi à Zille-Markt sur Bleibtreustrasse avec Isabelle Nicolas, professeur à la Freie Universität. Le Zille-Markt est un bistro ancien à la Berlinoise, où l’on ne servira jamais de tofu et de lait de soja. La carte propose du consistant, du solide, du lourd. L’intérieur est décoré de dessins de l’illustrateur Zille qui croqua les Berlinois avec humour et tendresse au début du XXe siècle.
Je passe ensuite à l’Institut Français tout proche pour l’autre partie de l’exposition Comic-Kunst. Là, sont accrochées les planches des dessinateurs. Je repars tardivement de l’Institut, après avoir fait le tour de tous les gens que je connais maintenant dans les lieux.
Je suis invité à dîner chez Patrick qui habite au-dessus de sa librairie Zadig. Nous discutons de choses et d’autres en écoutant le dernier Sonic Youth en boucle. À un moment, Myriam, la compagne de Patrick, évoque le nom de Stéréo Total, un binôme pop franco-berlinois qui sévit depuis quelques années maintenant dans la capitale. J’ai lu ce matin dans Zitty, la revue des sorties culturelles de la ville, que le groupe se produisait ce soir, à côté de chez moi, à minuit, au SO 36, sur Oranienstrasse. Myriam bondit de joie. Elle veut absolument les voir. En trente secondes, nous laissons Patrick avec les enfants qui dorment et la vaisselle en vrac et partons à toute allure à Kreuzberg, elle en taxi et moi en vélo.
Myriam a beaucoup fréquenté le SO 36 lors de ses premières années à Berlin. C’est un club légendaire, menacé de fermeture à cause des nuisances sonores. Le concert de Stéréo Total est une soirée de soutien au club, la première de toute une série, afin de collecter l’argent nécessaire à l’isolation des murs. La faune est bigarrée. Les punks côtoient les étudiants et les jeunes touristes. La salle est bien foutue. La petite scène est assez loin du bar pour que les amateurs de bière et d’éructations puissent s’en donner à cœur joie sans trop déranger les auditeurs. Stéréo Total, c’est un peu Rita Mitsouko, toute première formule. Françoise Cactus chante en français, en anglais mais surtout en allemand avec un accent à couper au couteau. On dirait une tenancière d’hôtel de province. Elle joue parfois de la batterie ou de la guitare sommaire. Bretzel Göring assure le lancement des samples et les sons électros, aussi la guitare rythmique, un peu de batterie. Il saute de partout autant qu’il peut. Les chansons sont de la pop décalée et joyeuse, sans prétention. On est là pour s’amuser, c’est tout. Et ça le fait.
Samedi 20 juin 2009
Journée sans éclat notable.
Dimanche 21 juin 2009
La Fête de la Musique a depuis longtemps débordé des frontières de la France. J’étais venu jouer à celle de Berlin en 1997. Je partageais une scène avec le groupe Sawt El Atlas.
Il m’était arrivé une drôle d’histoire. Le Grüner Salon, un cabaret berlinois spécialisé dans la chanson, ayant eu vent de ma venue quelques semaines auparavant, m’avait proposé de venir chanter le lendemain de la Fête de la Musique. Les mails n’existaient pas encore. J’ai eu un échange de fax avec le Grüner Salon qui n’a jamais reçu le dernier où j’expliquais que, malheureusement, mes musiciens n’étant pas disponibles, je ne pouvais pas assurer ce concert. À l’époque, sur scène, je me contentais surtout de chanter et je ne savais plus jouer mes propres chansons. En arrivant à Berlin, je découvris que j’étais annoncé dans le programme du cabaret. Il y avait déjà des réservations. Yvonne, la programmatrice, me supplia de rester, ne serait-ce pour chanter qu’un quart d’heure afin de ne pas trop décevoir sa clientèle. Elle pouvait encore trouver un artiste pour assurer la fin de soirée. Muriel Boisson, qui m’accompagnait alors au piano et au violon, était la seule de mon groupe a n’avoir pas d’obligation. Elle accepta volontiers de faire la pianiste pour ce mini-tour de chant impromptu. Nous répétâmes quelques titres l’après-midi et, le soir, je montai sur scène après un discours d’Yvonne, racontant à l’auditoire l’histoire du fax perdu et expliquant pourquoi je ne pourrai me produire qu’un quart d’heure. J’ai chanté plus d’une heure, le public ne voulait plus nous lâcher, Muriel et moi. Je lui suis encore reconnaissant d’avoir su improviser des accompagnements au fur et à mesure que je suggérais de nouvelles chansons. C’est un des plus beaux souvenirs de mon métier et c’était déjà à Berlin.
Aujourd’hui je chante, mais pas en public. Je répète avec Marc pour le concert de mercredi à Genshagen. Son studio, à Prenzlauer Berg se trouve à côté de Zredzkistrasse où une scène a été montée et où Element of Crime va jouer en fin d’après-midi. Nous nous y rendons après notre travail. Il fait beau. Il y a foule aussi et la scène est ridiculement petite. D’où nous sommes, si je me mets sur la pointe des pieds, je distingue juste les cheveux du bassiste. Nous battons en retraite près d’un débit de bière où nous ne voyons plus le groupe, mais où le son est très correct pour apprécier encore le concert. De toute façon, les musiciens d’Element of Crime ne sont pas des bêtes de scène, nous ne perdons pas grand-chose. Des amis de Marc nous rejoignent.
Nous allons ensuite dîner chez Fella’s, restaurant italo-berlinois, où l’on peut manger des pâtes aux scampi, accompagnées d’une caïpirinhia, sans choquer aucun gourmet. Un orage éclate. Le temps change soudainement. La température baisse très vite et la pluie persiste. Malgré tout, avec Marc, nous décidons d’aller boire un dernier verre au « Zu mir oder zu dir » (littéralement « Chez toi ou chez moi »). Ce sera des White Russians, histoire de se réchauffer à la santé de Big Lebowsky.
Lundi 22 juin 2009
Le temps est vraiment très étrange. On passe du bleu aoûtien au gris novembre, du plein soleil à la pluie glaciale, du calme provençal à la tempête en haute mer. Des vents traversent la ville de long en large et changent le scénario météorologique au gré de leur fantaisie. Si l’on est à vélo, il faut savoir humer le ciel, tel un Indien, pour passer entre les gouttes et se réjouir d’aller dans la direction des déplacements d’air.
Le temps s’est calmé lorsque j’enfourche ma bicyclette pour me rendre sur Gleisenaustrasse, au Junction Bar, pour le concert de Fat City Rollers. C’est un trio de funk-rap. Le batteur, Leonardo, est l’ami de Marc que nous avons retrouvé hier à Prenzlauer Berg. Il partage aussi le studio d’enregistrement de Marc. Un batteur, un clavier-guitariste, un bassiste chanteur. Ils n’ont pas inventé le funk, mais ils assurent très bien et le public venu nombreux en a pour son argent et son tampon. À l’entrée des clubs, on vous tamponne la main afin que vous puissiez aller et venir sans souci. L’emmerdant, c’est que l’encre utilisée est limite indélébile et ne part qu’au papier de verre.
Après le concert, un DJ envoie une musique absolument banale pour danser. Une femme de bonne carrure s’empare de la mini-piste de danse et entame une gestuelle martiale tout en changeant constamment ses affaires de place et en arrangeant, dérangeant ses cheveux à la vitesse d’un joueur de bonneteau. Elle ne doit pas boire que du café.
Je crève en rentrant. Pas moi, le vélo.
Mardi 23 juin 2009
Ça devait être simple, finalement non. Il y a un vendeur-réparateur de bicyclettes dans la Wienerstrasse, à 500 mètres de chez moi. Je vais lui laisser mon vélo sur le chemin pour me rendre à l’OFAJ où je dois récupérer deux planches de L’HOMME DE MARS pour le vernissage de l’expo-photos « 20 Jahre Mauerfall » à Lette-Verein. Timing et enchaînement parfait. Sauf que, exceptionnellement, aujourd’hui, le réparateur de vélos ne prend pas de réparations car il est débordé. Je demande à une cycliste qui passe si elle connaît un autre garage. Oui, à Kottbusser Tor. 500 mètres plus loin. Je m’y rends en poussant toujours mon vélo à plat. Sur place, je ne trouve rien. L’explication était vague, du genre « Tu verras, tu ne peux pas le rater... ». Je me renseigne à nouveau auprès d’une autre cycliste qui m’indique un chemin tortueux entre des immeubles, « Tu verras, tu ne peux pas le rater... ». Je trouve enfin le réparateur, bien planqué dans une petite rue. C’est un vieux Turc qui occupe un garage à voiture, en bas d’un immeuble. Ses outils sont étalés sur le trottoir, devant un banc où le bonhomme papote avec un copain. Il se fait appeler Ali Baba et son garage est sa caverne. Si on a le temps, on peut réparer soi-même son clou, il est là pour filer un coup de main et prêter le matériel nécessaire. La réparation ne coûte rien. Je n’ai pas le temps, c’est à lui de le faire. Nous mettons un moment à nous comprendre, chacun dans notre baragouin germano-pidgin. Finalement il va me remettre en état mon pneu et un garde-boue branlant pour 20 Euros. Tout sera prêt demain matin, avant mon train pour Genshagen. 20 Euros, plus les nouvelles lampes que j’ai dû acheter l’autre jour, ces extras me coûtent le prix du vélo. J’en ai fait l’acquisition pour 50 Euros, il y a deux ans, lors d’un précédent séjour berlinois. Je l’adore. Il est rouillé, mais solide, il semble inusable. Il ne craint ni les intempéries, ni d’être volé. Il pourrait être beau, mais n’en a pas la prétention.
J’arrive à l’heure et d’un bon pas à l’OFAJ. Juste le temps de décrocher les deux dessins et je repars à Lette-Verein où je me pointe dix minutes avant le vernissage. La foule ne se presse pas ce mardi à 15h, dans cette école d’art. Nous faisons quand même nos discours de présentation pour les quelques visiteurs présents, à peine dérangés par une femme de ménage qui pousse son chariot au milieu de notre petit monde sans nous prêter attention. Les 20 portraits de Markus Mueller enfin réunis, accompagnés de mes commentaires, ont de l’allure. Je me rends compte que nous avons bien travaillé. Markus n’a eu les tirages que ce matin, un problème d’impression a failli remettre en cause le vernissage. Des personnes qui se sont prêtées à notre jeu sont venues voir leurs portraits. Ça semble leur plaire. Nos avocats peuvent dormir en paix.
Nous allons boire un café en terrasse. Il fait très beau. Puis je pars rejoindre Marc au studio. Je fais un détour sur Kastanien Alle pour prendre en photo un Photomaton. Mais vintage. Un ancien, comme avant, qui vous fait votre portrait noir et blanc en quatre poses. C’est l’attraction touristique du moment. Le week-end, les touristes font la queue pour venir faire des grimaces devant cet objectif d’un temps révolu.
Avec Marc, nous enregistrons OMBRE BERLINOISE, chanson qui arrive trop tard ou trop tôt. Je ne la vois pas vraiment dans l’album PANORAMA. J’aurais plutôt envie de la garder pour un projet complètement berlinois.
Mercredi 24 juin 2009
Je récupère mon vélo. Ali Baba a fait du bon travail. À Kottbusser Tor, je découvre un autre Photomaton vintage, mais pas du tout mis en évidence. Il est sur le rond-point à la station de métro. Je pense qu’il est là depuis toujours et les usagers ne sont pas des jeunes Américaines riant très fort, mais plutôt la population turque alentour qui vient ici pour des portraits nécessaires à leur régulation administrative.
Je retrouve Marc à la gare de Südkreuz, sur le quai n°5 où nous prenons le train pour Ludwigsfelde. Le voyage est rapide. Katrin Schielke nous attend à notre arrivée et nous conduit au château de Genshagen. Aujourd’hui nous présentons le travail des ateliers d’écriture à la Fondation. Je suis anxieux, je me demande si les élèves ont abouti les projets. Je m’installe dans le grand salon avec Marc pour la balance de notre concert. Les classes arrivent petit à petit. Je découvre les affiches, les BDs qu’ils ont réalisées, dont je n’avais vu que de vagues esquisses. C’est drôle et souvent malin. L’Helmotz-Gymnasium de Potsdam a réalisé une affiche de publicité intitulée « les Montagnes Russes des Sentiments » qui est très bien vue. À Sophie-Scholl, ils ont fait une BD noir & blanc dans le style de L’HOMME DE MARS, du beau boulot. Je répète avec Manon et ses copines sur les marches de l’escalier menant au jardin. Leur chanson est inspirée d’un titre de Johnny Cash, je dois retrouver les accords et les faire chanter bien ensemble sur le tempo. Katrin nous appelle pour la générale. Je (re) découvre durant celle-ci une chanson composée à Potsdam avec des élèves, que je dois interpréter. Heureusement l’un d’eux en a gardé une trace enregistrée sur son portable.
Tout le monde se rue sur le lunch avant le début de la présentation. Je suis rasséréné. Malgré encore quelques hésitations causées surtout par la présence du micro, les élèves sont au point.
Tout se déroule excellemment bien. Je réalise soudain que je suis à l’origine de ce travail et j’en suis tout étonné.
C’est Sophie-Scholl qui ouvre les festivités. Un groupe a réalisé « Aliens », un titre sur CD dans une ambiance très trip-hop ; j’accompagne Samy à la guitare pour son rap, « Les Pieds Rouges » (les Pieds Noirs martiens, en quelque sorte) ; j’accompagne aussi Manon et ses copines pour « La Route des Étoiles », sur la musique de Johnny Cash.
Anton, le jeune garçon qui chanta lors de ma visite au lycée de Ludwigsfelde, est venu en outsider interpréter deux titres de sa composition. Il obtient un vif succès. Cela ne m’étonnerait pas qu’il fasse son chemin dans la musique.
Côté Helmotz-Gymnasium, Borys lit son « extrait d’un Martien qui débarque sur la Terre » avec humour et conviction ; Madeleine et Daniel lisent « Ce qui est important » (un texte hypersensible) à deux voix, accompagnés au piano par Lisa ; qui accompagne également Annie et Katharina sur « Un Mars dans le box » ; tout le groupe, les profs compris, forme une chorale pour chanter « Nous, les Martiens » ; je clos la présentation en interprétant « La chose avec l’autre monde » , accompagné par Nadja au piano et Karym à la batterie. Puis c’est mon tour de chanter mes chansons avec Marc au piano. Petit concert de fermeture pour mon travail avec la Fondation Genshagen.
Puis tout le monde trinque. Les élèves s’en vont assez vite pour des histoires d’horaire de transport. Dommage, on commençait à être très à l’aise. La soirée s’effiloche doucement au gré des départs. Markus, qui est venu lui aussi, nous annonce que le magazine de photos Focus est intéressé pour publier des portraits de notre exposition. C’est une bonne nouvelle. Les derniers invités s’en vont. Katrin, Marc et moi restons seuls au château. Nous descendons au bar en sous-sol où nous attend une collation. Le château est vide. Nous parlons longuement de choses et d’autres jusqu’à très tard. Puis nous rejoignons nos chambres pour une ultime nuit de châtelain.
Jeudi 25 juin 2009
Viola Hamann m’attend à la gare de Potsdam pour me faire visiter la ville à vélo. Viola m’a interviewé à mon arrivée à Berlin pour son mémoire sur les auteurs français dans la capitale allemande. Elle a tenu à me faire visiter la ville. Potsdam fut une résidence royale avant de devenir une cité de la RDA. Les bâtiments historiques côtoient les constructions sans charme de l’époque socialiste. La ville est en pleine rénovation comme pour essayer de remettre de l’ordre à tout ça. Elle devient aussi la belle banlieue des Berlinois fortunés. Le prix de l’immobilier grimpe au grand dam des étudiants qui la peuplent et dont la fac, laide à souhait (réalisme socialiste oblige), va être déplacée hors les murs.
Viola m’emmène au parc Sans-Souci où fut construit le château du même nom, sur les plans de Frédéric II. Le parc est immense et le château petit. Il paraît que les autres monarques de l’époque ne voulaient pas rendre visite au roi, jugeant indigne sa drôle de villégiature. Voltaire y a séjourné. Frédéric II a fait aussi bâtir de fausses ruines sur un tertre face au château, afin d’en disposer comme vue inspiratrice. On est loin des débordements versaillais. Dans le parc, il y a aussi un curieux petit Pavillon Chinois, orné de statues dorées. On ne sait pas si ses statues représentent de véritables Chinois où des Prussiens déguisés, tellement leurs faciès sont peu asiatiques.
Virée à Cecilienhof, la magnifique bâtisse où, dans un cadre idyllique, Truman, Churchill et Staline décidèrent la création d’une nouvelle frontière qui coupera en deux un pays et un peuple pour longtemps. Petit tour sur le Glinicker Brücke où, durant la Guerre Froide, les services secrets d’Est et Ouest s’échangeaient leurs espions prisonniers. Passage rapide dans les rues de la Colonie Alexandrovska et ses maisons de campagne russes. On évite le quartier hollandais que je connais déjà de mes précédentes visites au lycée Helmotz.
Il est déjà tard. Je quitte Viola pour m’en retourner sur Berlin.
J’allume la télé, comme ça. Michael Jackson vient d’avoir une attaque cardiaque. CNN tourne en boucle l’information. J’en déduis qu’il ne se passe plus rien en Iran et qu’on est sorti de la crise financière mondiale.
Vendredi 26 juin 2009
Michæl Jackson est bien mort. Il éclipse le décès de Farah Fawcett. Il serait intéressant d’écrire un essai sur les trajectoires comparées d’Elvis Presley et de Michæl Jackson, demi-dieux acculés par leur jeunesse mythique à la solitude, dans un corps hypertrophié ou derrière un visage mutant. Que pleurent les fans de Jackson ? L’icône encore noire, aux pieds agiles, du milieu des années 80 ? Celle-ci était déjà morte depuis longtemps. Ou bien le quinquagénaire fou et défiguré ? Ces deux images se reflètent en miroir à la Dorian Gray. Ne retenir que la première, c’est ne rien retenir d’un drame qui n’est pas qu’une crise cardiaque. C’est le drame de l’éternelle jeunesse et du changement de corps à volonté. On y viendra un jour, sûrement. En attendant, on bricole avec les moyens du bord, pionniers d’un mythe à venir, mutants volontaires.
Katrin m’emmène sur Teufel Berg, la colline de Berlin-Ouest. Terre de remblai, c’est un amoncellement des gravats de la ville au sortir de la guerre. Les Américains y avaient disposé un centre d’observation sur son point culminant. On le voit encore, bâtiments à l’abandon, inutile. Hier truffé de micros et de caméras, aujourd’hui coquille vide. Le temps est couvert, impossible de distinguer la Fernsee Turm. Nous descendons au bord de Teufel See, petit lac où se baignent deux adolescents courageux dans l’eau encore très fraîche pour la saison.
Nous allons ensuite au café Bilder Buch sur Akazienstrasse, un salon de thé et de lecture avec une arrière-salle et une arrière-cour, insoupçonnable et tout à fait charmante. Je tente de me suicider en ingurgitant une énorme part de gâteau au chocolat, mais je n’arrive pas à mes fins.
Carine Delplanque m’appelle. Elle improvise un dîner chez elle pour des amis qui s’installent à Berlin et me demande si je veux me joindre à eux. J’accepte volontiers.
Samedi 27 juin 2009
Matinée shopping à Prenzlauer Berg et dans Mitte pour les dernières courses avant le départ.
Isabelle Cimière m’invite à une fête ce soir où son ami DJ fait le son. Je fais un tour en début de soirée à la CSD (Christopher Street Day) alternative d’Oranienstrasse. La CSD officielle, avec paillettes et tout le tralala a lieu sur le Kurfürstendamm, les « Champs-Élysées » berlinois. À Kreutzberg, un tronçon de la rue entre Adalbertstrasse et Heinrich Platz est fermé à la circulation. Les gens s’y rassemblent pour faire la fête dans une ambiance quasi familiale. Tout le monde semble connaître tout le monde. Les bars font tous terrasse ; des stands de bouffe sont installés sur les trottoirs. Certains commerçants, des Turcs pour la plupart, ont leur DJ. Pour montrer qu’ils sont dans la vibe, ils se déhanchent gauchement en servant des falafels et des Red Bulls. Un peu partout, on sert du Cuba Libre, ça doit être facile à préparer et pas cher à faire. Au bout de la rue, côté Heinrich Platz, est monté un petit podium où se produisent divers artistes. Ça va du groupe techno anglais au danseur du ventre local. Quelques drag queens traversent la foule. La fête battra son plein, plus tard, sûrement, mais je dois me rendre à une autre sur Potsdamerstrasse.
Elle a lieu dans une cour d’immeubles où le bruit ne risque pas de déranger les voisins puisque tous les locataires sont une seule et même communauté et ce sont eux qui le font. Ils sont une grosse vingtaine à y vivre. Une douzaine sont des permanents, les autres sont des résidents de passage. Le lieu était un squatt auparavant. Quand la mairie a voulu le fermer, les habitants ont proposé de le louer à la ville plutôt que le quitter. Dans la cour, des bancs et des tables avec de quoi boire et manger, un frigo vitré pour les boissons, un feu de bois pour les grillades. Une salle de rez-de-chaussée a été aménagée en dance-floor. Il n’y a pas trop de monde, c’est assez cosmopolite, pas mal de Français, un couple de jeunes Japonais. Le garçon fait tout à la fois, boire, manger, jouer de la guitare, danser, crier, courir… au milieu de convives nonchalants qui le remarquent à peine. Je parle un bon moment avec Felicitas, une danseuse petite et souriante, avant qu’un mouvement ascendant ne la happe et l’emporte dans la cuisine du premier étage où il y aurait de la vodka. C’est vrai qu’il n’y a plus de bière ni de vin depuis un moment. Je reste à côté du feu finissant avec quelques autres tandis que nous parviennent des exclamations joyeuses de la fenêtre ouverte de la cuisine. L’alcool ne me fait plus d’effet qu’au premier verre désormais. Quelques minutes d’euphorie. Si j’en bois plus, ça m’endort ou bien ça me rend malade. Je ressens cela comme une exclusion. L’alcool ne me veut plus dans son club. Ce n’est sans doute pas un mal. Il est deux heures du matin. Je rentre chez moi où m’attend une bonne limonade...
Dimanche 28 juin 2009
Un brunch à la terrasse d’Avril, à l’angle de Graefestrasse et de Böckhstrasse, sous un ciel qui aurait oublié le soleil, sera le seul fait notable d’une journée gris souris.
Lundi 29 juin 2009
Décrochage de l’expo à l’OFAJ. Je commence à faire mes adieux aux gens rencontrés.
Ce soir, dîner à Sol y Sombr, restaurant à tapas sur Oranien Platz. Je retrouve Markus Mueller, le photographe, Isabelle Cimière, l’organisatrice de mon expo, Patrick Suel de la librairie Zadig, Boris Steinberg, chanteur berlinois, Jean-Sébastien Meynard, professeur de français et acteur underground et Katrin Schielke de la Fondation Genshagen. Dommage, il manque Corinne Douarre et Marc Haussmann, en concert en France. Certains font connaissance. Le vin aidant, on s’amuse tous bien. Vers minuit, les travailleurs raisonnables rentrent chez eux tandis que Jean-Sébastien, Isabelle et moi partons pour un dernier verre au Roses sur Oranienstrasse. C’est un bar aux murs couverts de fourrures synthétiques qui baigne dans un éclairage psychédélique. La musique n’est pas remarquable, la bière non plus, mais on est là-dedans comme dans un cocon.
Je fais durer la nuit, demain je quitte la ville.
Mardi 30 juin 2009
Je passe chez Boris lui laisser mon vélo et diverses choses à rendre à Corinne et Marc.
Dernier petit-déjeuner berlinois, dernier relevé de mails à l’Edelweiss. Katrin vient me chercher pour m’emmener prendre mon avion à Schönefeld. Il fait chaud, ça circule mal, je suis chargé comme une mule. À l’enregistrement des bagages, je découvre que je suis en excédent de poids. Je dois laisser ma guitare et mes livres à Katrin sinon je paie une somme astronomique pour pouvoir tout embarquer. Je pense à ces films d’aventure où la belle doit abandonner sa garde-robe sur la berge pour descendre en pirogue une rivière mystérieuse semée d’embûches. Mais je ne pars pas à la découverte d’une cité légendaire, je rentre à Paris et les indigènes avec qui je communique portent des uniformes d’hôtesse de l’air.
Je rentre à Paris où je retrouve femme et enfant après une longue absence et où, dès demain, on m’attend en studio pour finir mon prochain album. La nostalgie n’aura pas le temps de m’habiter. Je passe d’une vie à une autre. Après-demain je sais que je commencerai déjà à douter d’être resté deux mois à Berlin.
« Arm aber sexy ! » Pauvre mais sexy, la célèbre réplique de Klaus Wowereit, maire de la capitale allemande, colle tellement bien à cette ville, à la population que j’ai fréquentée, aux soirées où je suis allé. Sexy et généreuse, nonchalante mais active, avant-gardiste et modeste. Des qualificatifs qui s’additionnent les uns aux autres, qui forment des boucles. Berlin est harmonieusement complexe comme une personne. Berlin, c’est la ville humaine. C’est aussi l’orange bleue d’Eluard.
Berlin, ich liebe dich.
|
| |
|
|