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Journal de l'album Panorama
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Vendredi 10 avril 2009

10h, tout près des Buttes-Chaumont. Hier soir, je suis venu déposer les 14 guitares de Fred Pallem au studio. Ajoutées aux miennes, nous voilà équipés d'une vingtaine de manches à nous deux pour approcher les 24 chansons en 9 jours de mon album PANORAMA. Panorama musical aux contours tout à fait subjectifs puisque le choix du répertoire est avant tout le mien. Mais, pour cette même raison, parfaitement objectif car seul l'artiste en personne est le mieux placé pour savoir ce qui, dans son travail, est le plus représentatif de lui-même.
Pourquoi 24 chansons ? Parce qu'en 9 jours, c'est le maximum que l'on puisse aborder dans la configuration choisie. Tout tourne autour de deux guitares et une voix avec quelques extras. Pourquoi 9 jours ? Parce que tel est le budget. J'aurais préféré 60 chansons en un mois, par exemple. Mais après, qu'en fait-on ? Déjà 24, si l'on travaille bien, ça va être la guerre pour la liste finale, celle qui se lit au dos des pochettes de disques que personne n'achète plus.
C'est en pensant à cela que je m'installe au studio Plus XXX pour les premières prises. Il fait très beau, nous sommes à la veille des vacances de Pâques, l'ambiance est printanière et décontractée. Heureusement. Intérieurement je suis plutôt tendu. Je dois chanter beaucoup de titres en direct, si possible en m'accompagnant à la guitare. Cela fait quelques années maintenant que je suis démissionnaire des membres antérieurs en studio. J'ai travaillé avec d'excellents guitaristes à qui je déléguais mes accords, sachant qu'ils en tireraient de plus belles sonorités, tandis que je me concentrais sur mon autre instrument musical, celui-ci irremplaçable : la voix.

Aujourd'hui, vendredi, je suis seul avec toutes ces guitares qui n'attendent que de résonner. Fred Pallem n'arrive que demain. J'ai quelques titres que je peux interpréter en solo. Notamment À QUOI RÊVONS-NOUS que je joue souvent seul en concert depuis quelques années. Ma chanson fétiche et je ne saurais dire exactement pourquoi. Elle est juste réussie. Ni conventionnelle ni absconse, elle raconte des choses intimes sans que j'aie eu à faire d'efforts pour l'écrire, un jour d'été, dans un train qui m'emmenait à Annecy. De plus elle peut être à géométrie variable sur scène et m'a souvent ouvert à la transe en tournoyant autour de sa rythmique hypnotique.

Le studio n'est pas la scène, c'est une clinique où une technologie avancée révèle les entrailles du talent et de ses limites comme une IRM saucissonne l'humain en ayant cure de son âme. On passe beaucoup de temps, des heures, à placer des micros et à les tester selon l'ambiance voulue. Durant ces essais, il ne faut pas épuiser les ressources de la chanson, surtout lorsque celle-ci doit sortir d'une seule traite de la gorge et des mains des musiciens.

Kent jouant en studio
J'ai apporté ma guitare acoustique personnelle, celle qui m'accompagne depuis tant d'années, une japonaise qui inspire le mépris des vrais guitaristes, au mieux un vague sourire condescendant. Bertrand me laisse l'essayer, mais très vite je me retrouve avec une vieille américaine réputée dans les mains, dont je me garde bien de vanter les attraits à voix haute de crainte de vexer ma nipponne.
Je fais abstraction du temps d'installation, du buisson de microphones sous mon nez, je m'adapte à l'irréalité sonore du casque qui me couvre les oreilles, je m'invente un auditoire plus rassurant que le personnel du studio qui, de sa cabine vitrée, va me juger sur un plan technique avant tout. Je dois leur plaire aussi, je dois les séduire par-delà leurs scanners audiophoniques. Jil Caplan, venue filmer la réalisation du projet, évolue autour de moi avec sa caméra. À son insu, elle sera ce public qui me manque et sans qui une chanson n'est qu'un exercice de style.

- Tu es prêt ? Me demande dans le casque Bertrand, l'ingénieur du son.
- Ouais !
- Ça tourne.

La première prise est rarement la bonne pour la technique qui découvre, dans le déroulement de la chanson, les imprévus qu'elle suscite. À QUOI RÊVONS-NOUS est une chanson toute en nuances qui va de la douceur à l'envolée. Tous les micros, toutes les guitares n'encaissent pas de la même manière de tels changements. On a beau répéter dix fois le titre, l'intention feinte ne sera jamais à la hauteur de ce qu'on lance lors de la prise réelle. J'ai beau le savoir parfaitement après toutes ces années de studio, je suis toujours désappointé d'entendre, dans le silence qui suit l'accord final de la première prise, la voix du réalisateur dire :

OK. Bon, on va changer le son de la guitare… Essaie de chanter plus près du micro dans le premier couplet… Frappe moins la guitare dans le troisième, on perd la rondeur des graves… Sinon l'intention, ça va, mais est-ce que la prochaine prise, tu peux la faire moins agressive ? Ta voix est beaucoup mieux quand elle est plus posée…

La musique, c'est du théâtre. Une mise en son est une mise en scène à l'usage des oreilles. Sur scène, un geste peut remplacer ou porter une note. L'exacerbation est justifiable par les remous visuels qu'elle engendre, l'imperfection est vite escamotée par un effet de manche - de guitare. En studio, nous jouons pour des aveugles. Un détail sonore ne doit pas nuire à l'essence de la chanson interprétée. Mais l'exigence de la perfection doit avoir aussi ses limites. Celles-ci sont dictées par la teneur du projet. Avec PANORAMA, je veux capter une authenticité brute sans nous laisser abuser pour autant par le charme indulgent des maladresses qui font vrai. Ce fut le sujet de longues discussions préparatoires avec Bertrand, Fred et Benoît, mes compagnons de route. Bien définir le cadre de nos intentions. Aussi, à ce moment de la journée, je me dois de faire confiance à Bertrand et de tenir compte de ses remarques sans porter attention aux ruades d'un ego susceptible, toujours prêt à ramener sa fraise pour avoir le dernier mot. Je ne sais plus combien de prises nous faisons. Trois, peut-être quatre. L'avant-dernière est la bonne. C'est la première fois de ma vie que j'enregistre une chanson seule en studio, d'une traite avec juste ma guitare et ma voix. Il m'aura fallu plus de trente ans pour l'oser.
Dans l'après-midi, j'enregistre PAPILLON DE NUIT, LES ÉLÉPHANTS et LÉO SONG de façon plus sommaire. J’ai l'intention de rajouter des guitares électriques sur ces titres que je ne pourrais faire que les derniers jours. J'abandonne les chansons à l'état d'ébauche. La première journée se clôt sur une impression d'inachevé, pointant la somme de travail des jours à venir.
Il est 21h quand je reprends la route de la maison. J'ai peur de ne pas y arriver. Ce projet me paraît tout à fait insensé, bien plus que L'HOMME DE MARS, étonnamment. J'arrive chez moi avec ce sentiment pesant qui m'accompagne depuis dix ans désormais à chaque fois que je suis en studio : c'est mon dernier disque, de plus il n'intéressera personne. Aucun désespoir là-dedans, juste une froide évidence que la raison ne saurait contredire.

 

Samedi 11 avril 2009

10h. Nous allons démarrer sensiblement tous les jours au même horaire. Fred Pallem est là. Antonin Leymarie aussi. Antonin est batteur ; il est venu avec tout un bazar qui va de la grosse caisse d'harmonie à la boîte en bois remplie de coquilles de moules. Beaucoup de temps perdu à tenter un son de batterie conventionnelle. C’est absurde et agaçant. Cela n'est pas du tout approprié aux chansons telles qu'elles sont conçues. Mais l’erreur est tellement humaine…
Il est 16h lorsque nous enregistrons enfin le play-back de UNE VILLE À AIMER, l'une des trois nouvelles chansons de l'album. Nous enchaînons avec AU REVOIR ADIEU qui baigne dans la même ambiance sonore que le précédent. Puis on tente ON A MARCHÉ SUR LA TERRE où Fred galère avec le son de sa Gretsch. On tourne le titre, mais bof…

Il est déjà 21h, je n'ai pas vu passer la journée. Je rentre chez moi, talonné par l’angoisse de ne pas y arriver. À la maison, je suis seul. Je revois un épisode du DÉCALOGUE de Kieslowsky : TU NE TUERAS POINT. Bizarrement la désespérance polonaise du film est tellement belle qu'elle calme mes états d'âme.

 

Dimanche 12 avril 2009
Journée électrique. Mon Hagström Super Kent va vrombir toute la journée. Nous attaquons la séance avec DES ROSES ET DES RONCES. J'avais prévu de laisser faire ma partie de guitare à Ludovic Bruni qui n'arrive que demain. Or nous voulons aussi de la batterie sur ce titre. Il est donc nécessaire que je joue afin d'avoir un play-back cohérent. La chanson est vite mise en boîte, voix comprise. La nouvelle version est fort différente de l'originale. On dirait du psychobilly.
Nous enchaînons avec INOXYDABLE, titre symbolique dans PANORAMA. C'est la première chanson digne de ce nom que j’ai écrite après un mémorable concert de Doctor Feelgood à la Bourse du Travail de Lyon en 1975. J'étais sorti subjugué par le groupe. C'est en rejoignant ma banlieue sur ma Mobylette orange que m'est venu le riff d'INOXYDABLE totalement inspiré par l'incroyable jeu de guitare de Wilko Johnson. La version 2009 se fait à deux, batterie et guitare Super Kent. Minimaliste à souhait.
Nous restons dans ma préhistoire avec BETSY PARTY. Je n'ai pas rejoué ce morceau depuis 1982, depuis la fin de Starshooter. Trop représentatif du groupe, d'une époque, trop juvénile aussi. Il m'était difficile de le chanter sans sombrer dans la dérision. Le projet PANORAMA est un bon prétexte. BETSY sera chantée en duo avec Arthur H.
Pourquoi Arthur H ?
Je vous remercie de me poser cette question. Parce qu'en 1979, lors d’un concert de Starshoot' à Paris, Jackie Berroyer est venu nous dire bonjour dans les loges, accompagné d'un minot dont il avait la garde ce jour-là. Et ce minot, c'était Arthur. Arthur que j'ai un mal fou à joindre ces derniers temps car il est en tournée. Nous enregistrons le play-back sans les voix, Arthur ne peut venir que mercredi. Je m’amuse beaucoup durant la prise.
La journée se déroule très bien et nous avons largement le temps d'enregistrer CASH, chanson hommage à Johnny Cash. C'est un outsider sur l'album. Quelques jours auparavant Thierry Romanens m'a envoyé par mail l'adaptation musicale de ce texte que je lui avais fait parvenir, il y a bien longtemps, alors qu'il cherchait des paroles pour son prochain disque. J'ai voulu en faire une reprise illico.
Quand je dis que nous avons le temps, cela ne signifie pas que nous le perdons. Les heures sont fort remplies. Des amis nous rendent visitent que je salue brièvement sans quitter la cabine vitrée où je me trouve.

Il est 22h. Je passe chez Lilicub récupérer des vieilles boîtes à rythmes qu'ils me prêtent gentiment avant de partir demain en vacances en Inde. Il est fort tard lorsque je rentre à la maison.

 

Lundi 13 avril 2009
Les jours se suivent et se ressemblent. Vu du ciel, une journée de studio n'a rien d'extravagant. Je commence à pester intérieurement sur les petits riens qui se répètent comme dans les vieux couples ou les familles. Une manie d'untel, un geste d'un autre qui, les premiers temps participent au charme de la personne et insidieusement deviennent des tares comme la poutre dans mon œil.
Je déteste l'artillerie téléphonique que l'on déploie pour soi-disant ne pas rater une urgence et qui, la plupart du temps, ne sert qu'à papoter façon mémère. Les ordinateurs connectés en permanence sur la vacuité du monde, les petites annonces musicales et les messages cybernétiques lancés à la manière des cancres du fond de la classe. Je crains en permanence que la concentration s'évapore et me voilà, à la fois artiste et contremaître, à surveiller la pendule des comptes à rendre et le pendule oscillant de l'inspiration. Cette crainte relève plus de la paranoïa que du réel. Elle s'adosse à l’évocation de mes débuts où la seule distraction possible en studio consistait en un lourd combiné filaire que l'on décrochait avec parcimonie pour ne pas troubler l'ambiance quasi mystique de l'enregistrement.
Aujourd’hui, cette appréhension n'a pas lieu d'être. Les idées fusent et chacun sait être à sa tâche en temps voulu. Exit Antonin Leymarie et sa brocante percussive, place à Ludovic Bruni et la vélocité arachnéenne de son jeu de guitare. Lorsque j'arrive au studio, une envolée d'accords de flamenco m'apprend que Ludo est déjà là. Le temps pour Fred de poser son pork-pie hat et son iPhone et nous voilà jouant en direct LOUIS LOUIS LOUIS, l'un des titres les plus faciles du répertoire. Ludo à la guitare électrique, Fred à l'acoustique, je peux chanter avec eux, sans me prendre la tête, ce drôle d'hommage à Louis Blériot.

Durant la pause déjeuner, Jil Caplan m'emmène dehors pour que j'interprète UNE VILLE À AIMER dans la rue, devant sa caméra, tel un beatnik d'un autre âge.

La journée commençait bien, mais lorsque nous entamons MOIS DE MAI, tout se barre en couille. Non pas par dissipation, ni par manque d'inspiration, au contraire. Profitant d'un moment d'inattention de ma part, Fred et Ludo sont partis dans une direction inattendue avec piano et guitare acoustique qui me laisse fort dubitatif. Le morceau perd son air de cabaret électrique et se met à ressembler à une chanson d'Higelin, période CAVIAR & CHAMPAGNE. Cela me rappelle de bons souvenirs, mais là n'est pas le propos. Après un long détour inutile, nous repartons sur la base d'origine. Ludo et Fred se partagent les guitares rythmiques, je chante en direct et, dans un même élan, j’accomplis le solo du titre, mariage de la Super Kent et d'un ampli taillé dans un paquet de cigarettes.

Retour sur ON A MARCHÉ SUR LA TERRE pour voir si Ludo aurait des bonnes idées. Rebof… On revient ensuite sur LES ÉLÉPHANTS. De nouveau l'inspiration se bloque. Ma direction musicale ne parle pas à tout le monde. Fred et Ludo suggèrent une nouvelle piste. Bien que vexé par l'abandon de mon arrangement, je dois reconnaître que cette version est séduisante et qu'il vaut mieux profiter de l'effet de surprise qu'elle suscite pour bondir en avant plutôt que tergiverser. Nous l'enregistrons tel quel.

Il est 21h30 lorsque nous arrêtons. Je suis rincé, vidé par la tension et les remises en cause successives. Heureusement que les autres ne sont pas comme moi. Ni Fred, ni Ludo, ni Bertrand ont ma susceptibilité et les émotions à fleur de peau. Un caractère passionné, emporté, est un fauve imbécile qu’on porte dans un sac-à-dos, une bombe qui menace d'éclater à chaque minute pour un rien. Elle se croit nucléaire et dévastatrice, la plupart du temps, elle n'est qu'un pétard mouillé. Et c'est tant mieux.

Je dîne en faisant mon courrier électronique. J'envoie un mail à Suzanne Vega. Nous allons chanter ensemble JUSTE QUELQU'UN DE BIEN

 

Mardi 14 avril 2009
Nouvelle journée avec Ludo. Nous démarrons avec CONGAS ET MARACAS, sur une idée d'arrangements que j'ai eue très récemment pour emmener le titre sur un sentier qu'il n'a pas encore pris. C'est peut-être, sans doute, une des chansons que j'ai le plus jouée, un des rares titres de Starshoot' n'ayant pas eu droit au purgatoire.

Claquements de doigts, un texte en prose introduit le propos. Texte qui m'a été inspiré par un bar havrais où Jérôme Soligny m'emmena un soir. Fred est à la basse, Ludo à la guitare électrique, moi au chant. La première prise est la bonne. C'est Bertrand qui le dit derrière la vitre de la cabine de contrôle. Je demande quand même à faire une autre prise. À l’écoute des deux enregistrements, je dois avouer que Bertrand a raison : la première prise est la bonne malgré ou plutôt grâce aux imprévus qui la jalonnent et qui sont autant de rebondissements inattendus et enrichissants.

Barbara Carlotti arrive pour chanter TOUS LES MÔMES en duo. Élégante, décalée, charmante comme de coutume. Nous avons déjà beaucoup répété la chanson ensemble, mais comme Barbara est fort consciencieuse, on en remet une bonne couche en compagnie de Ludo avant de commencer les prises. Car la chanson se fera à deux voix et une guitare, c'est tout. C'est tout et c'est beau, c'est en boîte à la deuxième prise. Nos voix se marient bien, la chanson sonne comme une berceuse.
J'aimerais boire un thé tranquillement en compagnie de Barbara, en grignotant des macarons pour prolonger ce bon moment, mais il est plus judicieux que je profite de la présence de Ludo, qui ne sera plus là demain, pour avancer encore sur d'autres titres avant le soir.

Nous nous mettons sur PAROLES D’HOMME, prévu en duo avec Agnès Jaoui. Fred nous donne une rapide directive avant de nous abandonner pour se rendre sur le champ au Crazy Horse rejoindre Découflé. Ils travaillent à la nouvelle revue. Nous enregistrons le playback selon ses conseils. Le résultat est plutôt pauvre. Il a dû oublier un détail essentiel dans le string en strass d'une fille du Crazy. Tandis qu'avec Bertrand, je réécoute en maugréant le maigre instrumental, Ludo, déjà prêt à partir, le blouson sur le dos, trouve une idée et s'en retourne nous la jouer sans plus attendre. On l'enregistre immédiatement. Une seule prise, improvisée de bout en bout, mythique. Merci Ludo.

La journée s'achève. Je laisse Bertrand à ses occupations. J'aurais bien fini au restaurant aujourd'hui afin de casser la mécanique du quotidien. Mais les personnes autour de moi étant occupées, je me contenterai d'un débriefing à la terrasse du bar à côté, en compagnie de Benoît. Nous discutons du déroulement des séances, de mes doutes, de mes affres. Je me lasse rapidement d'être le sujet de la discussion. Alors nous parlons d'autre chose, du dernier livre que je lis, DEMAIN LES POSTHUMAINS de Jean-Michel Besnier. Livre bouleversant bien des idées reçues sur la notion d'humanité.

 

Mercredi 15 avril 2009
Excellente matinée. On met rapidement en boîte MÉTROPOLITAIN puis RESTE ENCORE. Pause sandwich au soleil sur un banc des Buttes-Chaumont en compagnie de Jil Caplan et Marie Planeille qui photographie les séances.

Arthur H est avec nous cet après-midi pour BETSY PARTY. Contrairement au duo avec Barbara, ici, pas de longue répétition préparatoire pour des harmonies vocales en dentelle. Tout doit passer dans l'énergie spontanée, comme si Arthur me rejoignait sur scène à l'improviste. Et ça se déroule ainsi. Le morceau dégage une joie contagieuse et la voix d'Arthur est exactement ce qu'il fallait pour lui apporter un nouvel attrait.

Comme avec Barbara, fi des politesses, nous nous devons d'enchaîner les chansons, quand bien même le rythme soutenu de travail me laisse penser désormais que nous aurons le temps de tout faire. Au revoir Arthur et Betsy, bonjour J'AIME UN PAYS. Le piège de la chanson incontournable. Depuis des mois, j'argue du fait que le disque n'est pas un Best of commun, compilant des tubes, mais un panorama de ce que j'ai été, de ce que je suis intimement à la lumière d'aujourd'hui. Sinon autant mettre bout à bout les versions originales. Mes partenaires « commerciaux » me demandent quand même de tenter le coup avec J'AIME UN PAYS. C’est un peu mon Gérard Depardieu, nécessaire à l’affiche. Mais, dès les premières prises, on se rend vite compte qu'il y a une incompatibilité rythmique entre Fred et moi, que nous n'avons pas décelée en concert, privilégiant le joyeux bordel à la rigueur musicale. En gros, je pense le morceau en binaire et lui en ternaire. Je joue européen et lui américain. L'écoute impartiale du studio ne pardonne pas cette mésentente. Nous n'arriverons pas à l'enregistrer ensemble. Comme il est tard, nous remettons l'ouvrage à demain. Je suis contrarié par ce contretemps et le problème soulevé. Ce soir encore, j'aurais aimé que l'équipe dîne ensemble pour nous voir autrement qu'en bêtes de somme. Mais tout le monde a des obligations. J'arrache un apéro de justesse qui me rend plus mélancolique qu'autre chose. La maison vide, le frigo qui maigrit faute d'avoir le temps de faire les courses n'arrangent pas mon humeur. Bien que je commence à accuser la fatigue du travail soutenu, j'ai du mal à aller me coucher et me laisse trimballer dans les méandres de l'Internet à la recherche de rien jusqu'à l'exaspération.

 

Jeudi 16 avril 2009
En arrivant je demande à écouter de suite J'AIME UN PAYS. C'est nul. Je rejoue complètement le titre, seul, guitare et voix séparées, pour assurer une base. Fred ajoutera une mandoline plus tard. Pour l'instant nous finissons les derniers morceaux joués à deux. UN PEU DE PRÉVERT est plié en deux prises. La deuxième est la bonne, nous ne touchons à rien. Joie et soulagement. J'appréhendais de chanter et jouer la chanson en direct à cause des parties guitare successives, pas toujours facile à enchaîner. Médiator, arpèges, médiator... C'est ça, le studio : les bonnes et les mauvaises surprises sont rarement là où on les attend.
LES VRAIES GENS, par exemple. Chanson facile à interpréter. Pour s'amuser on y colle une des boîtes à rythmes de Lilicub. Commence alors une série de prises de tête sur le mélange des sons de la boîte avec les guitares, puis des guitares entre elles. Adieu la spontanéité, mauvais signe.

Fred attaque ses overdubs. Chamberlain nostalgique pour LES ÉLÉPHANTS et PAROLES D'HOMME, plus du piano pour cette dernière ; orgue Hammond crève-cœur sur MOIS DE MAI ; mandoline sur J'AIME UN PAYS qui me semble bien nu.
Lorsqu'on travaille dans le minimalisme, si une chanson paraît nue, ce n'est pas par manque d'arrangement, c'est parce qu'on n'a pas su capter l'émotion.  La journée a démarré dans l’agacement et finit dans le doute, au bord du cafard à cause de cette chanson. Le disque est bientôt bouclé, est-il bon ? Pourquoi est-ce que je m'évertue à vouloir sortir encore un album après tant d'années ? J'ai l'impression aujourd'hui que ce métier m'apporte plus de déconvenues que de joies. Ce n'est pas la première fois. J'ai déjà ressenti cela durant la réalisation de CYCLONE, mais je savais, à l'époque, que c'était passager, lié à un contexte foireux, plus personnel que général. Aujourd'hui je sais qu'en général, on ne suit pas la carrière d'un chanteur. La plupart des gens attendent de lui qu'il les ramène où ils l’ont connu. Le plus souvent, son évolution, ses remises en question, son âge même, sont des entraves à l'intérêt qu'ils lui portent. Et puis aujourd'hui, surtout, le contexte foireux est général. Pas besoin d'un dessin, plutôt d'un whisky.
Message d'Agnès (Jaoui) qui ne pourra pas venir chanter durant ces séances. Cela se fera donc en juillet. Message de Calo (gero), débordé, qui me promet de nous voir avant mon départ pour Berlin. J'ai écrit un texte pour son album, il m'a écrit une musique pour le mien. C'est tellement simple parfois de faire des chansons.

 

Vendredi 17 avril 2009
Fred Pallem n'est plus avec nous, il est parti vaquer à d'autres occupations musicales.
J'enregistre la guitare et une voix pour JE SUIS UN KILOMÈTRE. En juillet, Dominique A chantera avec moi et rajoutera quelques overdubs de son cru. Je lui laisse arranger la chanson car il m'a inspiré en grande partie l'aspect minimaliste de PANORAMA. Une manière de clin d'œil.
J'enregistre ensuite la guitare et la voix définitives de JUSTE QUELQU'UN DE BIEN destiné à Suzanne Vega dont je suis sans nouvelles. Gerry Leonard m'a fait une très belle guitare pour le titre. J'espère que Suzanne aura le temps de faire sa voix avant qu’on ait fini.
Le rythme de la journée est assez soutenu. Je finis la séance en chantant LES ÉLÉPHANTS.
Je crois que je n'ai pas été aussi fatigué après des journées de studio depuis le dernier album de Starshooter. À l’époque j'étais victime de l'exigence sans faille de Mick Glossop aux manettes qui repoussait sans cesse les limites de nos capacités. Aujourd'hui c'est le nombre de chansons enregistrées en si peu de jours et la double casquette d'artiste-producteur qui m'éreintent. Heureusement ce soir, nous dînons en groupe dans un drôle de restaurant chinois végétarien, tout près de chez Barbara Carlotti qui d'ailleurs se joint à notre table. Je finis tard la soirée au bar d'à côté en bonne compagnie. L'enthousiasme de Jil (Caplan) pour le projet et les margharitas ont raison de ma fatigue et de mes doutes.

 

Samedi 18 avril 2009
Réveil évidemment difficile suite aux tardives agapes de la veille. Il pleut tristement.
Je fais des voix témoins sur PAROLES D'HOMME pour Agnès. La chanson baigne dans une belle ambiance mélancolique. Je m'embrouille un peu, beaucoup, sur une harmonie plus compliquée que prévu. La fatigue nerveuse me joue des tours.
Thierry Romanens nous rend visite avec un ami. On leur fait écouter CASH, bien évidemment. On profite de leur présence pour rajouter des claps à BETSY PARTY. Thierry parti, je fais la voix de AU REVOIR ADIEU. Je n'avais pas remarqué à quel point le titre sonnait rockabilly. J'enchaîne avec UNE VILLE À AIMER, un peu dans le même esprit, mais je m'épuise et abandonne en cours de route. On passe aux guitares électriques de LÉO SONG où, là aussi l'asthénie me joue des tours. Il faut pourtant finir.
Bertrand commence les mises à plat des chansons. Je finis la voix de UNE VILLE À AIMER. On écoute les titres du premier jour. PAPILLON DE NUIT me laisse sceptique. Une chanson guitare-voix doit faire dresser les poils des bras sinon c'est raté. On se dit qu'on l'essaiera à nouveau en juillet. Nous passons avec anxiété à l'écoute de À QUOI RÊVONS-NOUS ? Va-t-elle nous faire le même effet ? Non, la magie est bien là, il se passe vraiment quelque chose durant la chanson. Je suis soulagé.

Voilà, c'est terminé, je n'ai plus rien à faire. Il est 22h. Je range les guitares dans leurs caisses, elles ont bien travaillé. Nous aussi. Il est tard, j'ai faim, j'ai envie de me retrouver dans les rues d'une ville à aimer. Je rejoins Jil et Jean-Chri à une terrasse de café dans le Marais jusqu'à ce que la fatigue me somme de rentrer, maintenant, tout de suite, avant que ça ne soit trop douloureux.

 

Lundi 27 avril 2009
Déjeuner avec Jil Caplan avant de nous rendre chez Calo pour enregistrer une voix témoin sur la démo de la chanson PANORAMA. Sa mélodie est belle et simple et forte. Je sens aussi que Calo se retient dans les arrangements pour bien rester dans l'esprit de l'album. Si la chanson se démarque trop, cela sera néfaste à l’unité de l'album.

Je traverse à pied Paris pour me rendre chez Agnès. Elle me reçoit dans son grand appartement tortueux, au joyeux bordel ambiant. Nous parlons de choses et d'autres en buvant du thé avant d'écouter la mise à plat de PAROLES D'HOMME. Nous esquissons un début de travail, mais deux enfants tout mouillés, surgissant de la salle de bain, interrompent notre travail. Nous nous donnons rendez-vous à mon retour de Berlin pour une répétition plus sérieuse.

 

Samedi 2 mai 2009

10h30. Rendez-vous rue d’Hauteville avec Sylvain Gripoix pour la séance photos de l’album. Je travaille avec Sylvain depuis BIENVENUE AU CLUB. Nous nous entendons très bien. J’apprécie ses talents de photographe, mais aussi de graphiste. Nous nous sommes vus mardi dernier pour parler de la pochette. Je souhaite un portrait en studio, plan serré, fond noir. Je pars le 4 mai à Berlin pour deux mois. Nous devons et nous pouvons faire les photos avant mon départ, ce qui permettra d’avoir du temps pour soigner la maquette.

Je prends la pause et me plie de bonne grâce aux fantaisies de Sylvain. Le contexte est plutôt reposant. Ça nous change de la séance pour L’HOMME DE MARS au Museumotel, dans les Vosges, en plein hiver, -10° dehors.

 

Mercredi 1er juillet 2009

Je suis rentré de Berlin hier soir. Durant deux mois, j’ai vécu une autre vie loin du PANORAMA, fréquenté d’autres gens, pris de la distance sur ma vie, mon œuvre, etc… Un mois de plus et j’enregistrais un disque en allemand avec Corinne Douarre. Je déconne. Quoique… À Berlin, je n’ai écouté que deux fois les titres de PANORAMA. J’avais envie d’oublier les chansons pour mieux les retrouver. J’ai passé plus de temps à suivre par Internet l’élaboration de la pochette. Sylvain travaille en parallèle sur deux maquettes : le portrait sur fond noir et le « profil blanc », proposition inattendue, très forte, totalement à l’opposé de l’idée de départ. Ce profil me plait beaucoup et je ne suis pas le seul.

Aujourd’hui je répète PAROLES D’HOMME avec Agnès Jaoui. On s’est raté à Berlin. Elle y faisait un aller-retour hier, alors que je rentrais sur Paris. Pareil avec Suzanne Vega dont j’attends toujours la voix. Elle joue le 5 juillet dans la capitale allemande. À quelques jours près, on aurait pu s’enregistrer ensemble dans le studio de mon ami Marc Haussmann.

 

Jeudi 2 juillet 2009

Dernier jour de prises au studio Plus XXX. La journée est réservée essentiellement à Dominique A et la chanson JE SUIS UN KILOMÈTRE. Dominique est venu avec sa guitare et des CDs d’arrangements concoctés chez lui. Malheureusement nous découvrons avec surprise que la plupart des fichiers n’ont pas été gravés sur les CDs. Dominique nous explique que son enregistreur numérique a rendu l’âme en surchauffant durant la manipulation. Pas grave. Nous avons dans le studio tout ce qu’il faut pour rattraper le coup. Notamment le bon vieux Chamberlin de David Bowie qui séduit quiconque joue une seule note sur son clavier. De… de… David Bowie ?!? Voui. Lorsqu’en 1976 David Bowie débarque au studio d’Hérouville pour enregistrer avec Iggy Pop, il a aussi apporté avec lui le vénérable Chamberlin qui résonne sur sa trilogie berlinoise – Berlin, one more time. Il est reparti sans. Des années plus tard, le jeune Bertrand Fresel en a fait l’acquisition et c’est ainsi qu’on peut l’entendre dérouler ses volutes sonores d’un autre temps sur mes derniers disques. Évidemment Dominique A tombe aussitôt sous le charme du vieil appareil. On fait des prises au Chamberlain, au piano et à la guitare. L’ampli Fender vintage que nous utilisons va lui aussi cramer en plein vol. Ajouter à cela le scooter de Jil Caplan qui vient de tomber en panne en crachant des flammes, on se demande tous, inquiets, si Dominique ne serait pas un suppôt de Satan ! Nous finissons par les voix. C’est du nanan.

J’ai laissé à Dominique A la liberté d’arranger JE SUIS UN KILOMÈTRE comme bon lui semble. J’aime beaucoup sa manière dépouillée d’habiller ses compositions. Ça collait parfaitement à l’ambiance générale de mon album. On s’entend bien sur la chanson. À tel point qu’il nous faut nous brimer tellement les idées fusent. Les aiguilles tournent, Dominique doit prendre son train pour Bruxelles.

Agnès Jaoui arrive à son tour pour chanter PAROLES D’HOMME. Avec une bonne bouteille de vin. Nous faisons les voix, partagés entre la conscience professionnelle et l’envie de boire cette bouteille en casse-croûtant au salon en compagnie des autres. On arrive finalement à mener à bien les deux objectifs. Pour la première fois je peux enfin passer du temps avec l’une de mes invités sans avoir à surveiller la pendule. Nous avons fini les prises, demain les mixes.

 

Mercredi 3 juillet 2009 - Mercredi 15 juillet 2009
Qu’est-ce que le mixage ? C’est la mise en relief de la musique. Situer les sons, les instruments dans l’espace, transformer des fréquences sonores en paysage.
Le mixage est un drôle de moment. C’est avant tout un travail d’ingénieur du son, surtout si l’on est en confiance et que la personne aux manettes est la même qui a enregistré les titres. C’est le cas. De plus les chansons sont très épurées, il y a peu de risques d’une direction erronée. Je pourrais donc très bien partir en vacances et revenir le dernier jour. Mais il y aura toujours un détail qui pose problème, un doute qui traîne, qui font que, non, je n’ai pas le droit de m’éloigner de la console.
Alors, durant les huit jours de mixage, j’apporte de la lecture, des amis passent me voir, je travaille sur les notes de pochette… Je répète aussi. Les huit jours ne s’enchaînent pas, j’ai des concerts à assurer. Je vais aussi enregistrer la voix définitive de PANORAMA avec Calogero. Nous allons recevoir in extremis la voix de Suzanne, enregistrée par Gerry Leonard dans une chambre d’hôtel, entre Berlin et Hanovre. Entendre enfin pour la première fois JUSTE QUELQU’UN DE BIEN dans sa version bilingue nous fait fondre littéralement, tellement les deux voix se marient bien.
Je vais aussi refaire PAPILLON DE NUIT, seul à la guitare. L’enregistrement du premier jour n’est vraiment pas bien et je tiens à cette chanson.
Le dernier jour est consacré en grande partie à une tâche ardue : le choix et l’ordre des titres. Nous nous retrouvons avec 24 chansons. Certaines perdent d’office l’affaire. J’AIME UN PAYS, LES VRAIES GENS, ON A MARCHÉ SUR LA TERRE restent en plan, nos nouvelles versions ne valent pas les originales. J’étais partant dès le départ pour mettre un maximum de chansons sur l’album, à condition qu’elles soient réussies, bien sûr. Je suis servi. Il y en a même trop. 21 chansons, ça ne tient pas sur un CD. Alors j’élabore une liste d’incontournables, d’indiscutables avec l’aide de Benoît Brayer, mon manager, et de proches. Ma voix comptant pour 10 au vote final, bien entendu. Nous arrivons à cerner 18 titres à l’unanimité. L’ordre est un autre casse-tête. Contrairement à ce que croient les téléchargeurs anarchiques, toutes les chansons ne s’enchaînent pas n’importe comment les unes aux autres. Il y a des problèmes de tonalité, de tempo, d’arrangements à respecter afin d’assurer une belle harmonie à l’ensemble. Plus que ça. Certaines chansons plus difficiles d’accès que d’autres, placées aux bons endroits, s’écoutent avec bonheur. Un bon ordre est crucial.

PAPILLON DE NUIT, À QUOI RÊVONS-NOUS et LOUIS LOUIS LOUIS se retrouvent sur le carreau ? Que nenni. La première sera un ghost track à la fin de l’album. Ça lui va bien. Les deux autres seront des bonus en téléchargement. De quoi satisfaire les chasseurs d’inédits dont je fais partie.

 

Jeudi 23 juillet 2009
La journée du mastering.
Qu’est-ce que le mastering ? C’est l’étalonnage des chansons les unes avec les autres afin de rendre le tout homogène. Comme pour le mixage, ma présence ne semble pas cruciale, d’autant que Bertrand m’accompagne à la séance. Mais, encore une fois, il faut être là au cas où… Nous sommes au studio Translab et c’est Chab qui se charge de l’affaire. Nous avons déjà travaillé ensemble pour l’album JE NE SUIS QU’UNE CHANSON. Je crois que personne n’a réellement mesuré la somme de travail que représente le mastering de PANORAMA. 21 titres, ce n’est pas rien, beaucoup pour une journée. Nous terminons fort tard. Chab est quasiment sonné. Mais ça y est, nous sommes au bout de la partie sonore. La pochette de Sylvain a été validée hier. Reste à lire et relire les notes du livret pour déceler les fautes et les coquilles planquées.

Voilà, c’est fini. Ce qui suit n’est plus vraiment de mon ressort. Le disque part en fabrication, il va être proposé à la vente, aux radios, aux journaux, aux télés, au public. Rien d’autre à faire que de laisser aller les choses. Partir un peu. Ailleurs.

Il est une heure du matin quand je rentre. La maison dort. J’ai sommeil, mais n’arrive pas à monter me coucher. Une bière, un coup d’Internet, une BD de Robert Crumb. Un canard sur la Marne fait coin-coin dans la nuit.

J’ai un océan à franchir pour un continent inconnu…