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01/07/2007

Grâce à Vibrato, j'ai participé à quelques salons du livre. Activité qui consiste à dédicacer ses œuvres durant un week-end, assis à un stand, sous des chapiteaux qui rappellent plus les foires aux saucissons que des librairies. On y mesure sa cote de popularité. La dépression gagne vite l'auteur qui, par malheur, se trouve placé à côté d'un best-seller ou d'une gloire locale.
À Saint-Louis, par exemple, j'étais le voisin d'un pédiatre de la ville qui avait accueilli trois générations de clients à son cabinet. Il a vendu son stock de livres en une matinée à un flot continu d'individus qu'il connaissait par leurs prénoms.
Derrière sa table sur laquelle figure son nom, tournant machinalement un stylo entre les doigts, l'écrivain s'imagine vite en animal de zoo. L'expérience la plus cruelle est la visite des scolaires. Enfants qui chahutent, adolescents au regard hautain ou morne, qui ne vous cachent pas que les livres, c'est un truc de vieux. Il faut savoir alors inverser les rôles. L'auteur aussi se trouve à une place privilégiée pour une étude anthropologique tout à fait intéressante.
La foule qui défile ne manque pas de spécimens remarquables. On essaye de capter le regard des jolies femmes, de les faire sourire ou rougir. Les femmes représentent 80% des lecteurs de romans. Les femmes que les maris suivent dans les allées, l'air de se dire qu'ils seraient mieux à la maison à regarder Roland Garros.
On peut aussi jouer au bateleur, attirer le chaland avec des sourires et des remarques de forains. Ça marche. Surtout lorsqu'on s'y met à plusieurs. J'ai passé un excellent après-midi à Metz en compagnie de Didier Lepécheur et de Charles Nemes. Notre jeu consistait à faire acheter au lecteur intéressé par l'un de nous, les livres des deux autres.

Les salons présentent cet intérêt de faire connaissance entre écrivains et de passer de sympathiques soirées. On en revient les poches et le portable remplis de nouveaux contacts qui, pour la plupart, resteront inutilisés parce que nous avons tous des vies bien remplies. Sans doute aussi, craignons- nous de ternir certains bons moments partagés hors de nos territoires avec des revoyures moins exotiques.
Il est tout de même difficile d'imaginer, lorsqu'on écrit un livre, que l'on va se retrouver à le vendre à un public venu par curiosité ou pour voir une célébrité de l'édition à quelques mètres de vous. Encore ne suis-je pas trop à plaindre, j'ai un nom et une identité de chanteur. Ce qui ne prouve pas d'emblée que je puisse être écrivain aux yeux des gens qui se rappellent m'avoir vu à la télé, un jour, il y a longtemps. "Qu'est-ce que vous devenez? On ne vous voit plus. J'aimais bien votre chanson, là... "J'aime mon pays". Vous ne faites plus de disques ?" "Si! Intéresse-toi à ce que je fais, connard !!!" Non. Garder le sourire, plaisanter.
Heureusement, j'ai des lecteurs, des qui ne sont pas là par hasard. J'ai vu des auteurs de premier roman sans public, se morfondre sur leurs chaises un week-end entier, dans l'espoir, l'attente d'un regard intéressé à leurs piles d'ouvrages. "Qu'est-ce que je fous là ?" devient la question fondamentale de leur existence. "Pourquoi ai-je écrit ce livre, au juste ?" Se demandent-ils tous les quarts d'heure, oubliant à chaque fois l'inspiration qui les a poussés à le faire. Ils observent en biais la vedette qui dédicace à tour de bras. Le talent, la renommée... L'un va donc sans l'autre… Et si tous ici, ces dizaines de participants, avaient du talent, à quoi sert-il donc puisqu'on l'ignore ? On pense alors aux auteurs à la gloire posthume, ceux que l'on découvre trop tard. Piètre consolation de celui qui voit la mort comme un balcon avec vue sur la vie qui se poursuit. Comme les désespérés au bord du suicide qui imaginent un cortège éploré à leur enterrement.

Mon ami Lepécheur a eu le prix du Salon de Metz. Les gens s'arrêtaient devant son livre, curieux, mais ne l'achetaient guère. Il voulait s'en aller, miné par si peu d'attention, lorsqu'une jeune femme de Thionville, émue au plus haut point, est venue le voir avec tous ses romans sous le bras. Il était l'auteur de sa vie. La sienne s'est améliorée. On est peu de choses pour beaucoup de gens, on est beaucoup pour certains.
 
Je ne saurai trop vous conseiller d'écouter l'album "A tramp shining" de Richard Harris. Ça date de 1971, ça se trouve sur Internet. C'est beau. Richard Harris était Dumbledore au cinéma dans Harry Potter 1 et 2. En 1971, il a la quarantaine, il joue la comédie et, occasionnellement, chante comme un dieu des disques au lyrisme échevelé.