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31/03/2005

Martin Scorcese s'amuse. Il réalise des films sur Howard Hughes, sur des gangsters, un ambulancier à New York, New York au début du XXe siècle, sur Jésus-Christ... Il multiplie les genres, les genres s'enrichissent de sa vision et son savoir artistique s'élargit. Patrice Leconte fait de même. Beaucoup de réalisateurs font de même, des comédiens et des écrivains aussi. Il viendrait à personne de leur reprocher leur diversité.
Il en va différemment pour un chanteur. Moi qui adore papillonner dans les musiques, je dois justifier chaque courbe de mon parcours. Dans mon assiette passent choucroute et sushis, couscous et crêtes au jambon, falafels et tapas. aucun guide gastronomique ne me demande de justifier mes goûts. mon estomac est plus libre que mes inspirations.
Pourquoi la chanson ? Pourquoi le rock ? Par instinct. Par défi. Par provoc'. Parce que certains états d'âme appellent l'électricité alors que d'autres sentent le feu de bois. Parce que je suis cyclothymique. Parce que je ne tiens pas en place. Parce que la vie est courte et la liberté précaire. Parce que j'ai encore tant à apprendre de la musique. Parce que je déteste les étiquettes. Elles sont des visas, pire, des autorisations de séjour dans des cantonnements pour spécialistes grégaires.
Elles sont des discussions sans fin depuis des décennies entre des gardiens de chapelles pour qui la moindre escapade artistique relève de la trahison. Trahison de quoi ? Ils préfèrent écouter un mauvais disque du genre qu'ils affectionnent plutôt qu'un chef d'œuvre d'un style qu'ils rejettent.
La raison première qui me fait choisir telle ou telle musique pour m'exprimer, c'est avant tout une pulsion physique. Un placement du corps, un angle de vue sur une société, des gens, un constat que la colère ou la mansuétude, la peine ou le cynisme habillent et fixent dans l'écriture de l'instant.
Il n'y a aucun calcul et je suis le premier surpris de la direction de mon inspiration. L'analyse vient longtemps après, au cours d'interviews fastidieuses qui figent le trajet de ma jubilation dans les polices de caractères.
Quand on navigue d'un bord à l'autre, on se rend vite compte que l'on ne vous aime pas pour votre personnalité propre, mais parce que vous représentez un genre choyé. Et vous devez cautionner tout le genre choyé dans sa totalité. Ainsi, dans la chanson française, je me dois d'être l'héritier de Trénet et (ou) de Brassens même si je ne les écoute jamais. Dans le rock, ce sera, disons, les Beach Boys ou AC/DC. J'y suis parfaitement insensible. Cependant, dans ces deux domaines, antinomiques paraît-il, j'écoute volontiers et dans le désordre Brel, Hendrix, Gainsbourg, Bowie pour ne citer que des classiques. Mais je ne m'intéresse pas qu'aux auberges qui m'accueillent. Je me nourris aussi à Ligeti, Gil Evans, Lalo Schifrin, Caetano Veloso, André Popp, Charlie Mingus, Bartok, Philip Glass, etc.… Je circule de table en table pour m'ouvrir l'esprit. Le chauvinisme naît là où l'on s'asseoit. Beaucoup de chanteurs n'aiment et ne font que ce que l'on attend d'eux. Tels des artisans rigoureux, ils livrent saison après saison la même œuvre sans autre souci que la parfaire. Si vraiment ils ne ressentent aucune frustration à tourner le même moule ad vitam æternam, alors ce sont des gens comblés. Leur liberté d'expression se contente d'un précarré. Ce n'est pas mon cas. A part ça, la vie me va bien.